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Jeudi 4 août 2022 - 05:50

Les Nations unies n’ont pas les moyens d’assurer la paix dans l’Est de la RD Congo

(Par Fweley Diangitukwa, professeur de science politique à l’Université Kasa-Vubu et Directeur du Think Tank « Congo Libre et Démocratique »)

Les pays du monde ont suivi, via les réseaux sociaux, ce qui vient de se passer dans l’Est de la RD Congo où les habitants de cette partie du pays s’en sont pris aux soldats de la paix des Nations unis, c’est-à-dire aux « Casques bleus », en saccageant leur siège. Devant l’incompréhension que suscitent ces scènes de colère, synonyme d’un véritable raz-de-bol des Congolais vivant dans cette partie de la République, seule une réflexion d’ensemble peut mieux expliquer le contexte actuel.

Au lieu d’être protégées par les Casques bleus, les populations de Beni et d’ailleurs ont constaté tout au long des décennies que la protection des Nations unies n’était qu’un vilain mot car les tueries continuaient. Devant le manque d’une réponse satisfaisante, des compatriotes de l’Est ont décidé de « chasser » eux-mêmes les soldats des Nations unies de leur principal siège.

Un retour en arrière pour mieux comprendre le présent

Les Américains et les Britanniques ne doivent pas être fiers de ce qu’ils ont fait en Irak même s’ils ont réussi à tuer Saddam Hussein par pendaison publique, de la même façon, les Français ne doivent pas être fiers de ce qu’ils ont fait en Côte d’Ivoire même s’ils ont réussi à envoyer Laurent Gbagbo à la CPI et de ce qu’ils ont fait en Libye même s’ils ont réussi à humilier et à tuer Kadhafi. La guerre n’a jamais été une solution. Elle ne l’est pas et elle ne le sera jamais.

Quelle est donc la bonne solution pour sortir l’Est de la RDC de la guerre perpétuelle ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord se demander : quel a été le rôle de l’ONU dans l’éclatement de l’ex-Yougoslavie? Au Kosovo, la transformation de la province en protectorat de l’ONU, dépendant du financement international, a-t-elle constitué un modèle de règlement pour les tensions interethniques qui peut être transféré ailleurs ? Existe-t-il un pays modèle où les soldats de l’ONU ont réussi à ramener la paix après une guerre de haute ou de basse intensité ? La réponse à cette question est difficile à donner.

Tzvetan Todorov dit : « Nombreux sont les massacres que l’ONU n’a pas su ou voulu empêcher : génocides au Cambodge et au Rwanda [aussi dans l’Est du Congo – Kinshasa, c’est nous qui ajoutons], tueries massives au Soudan et en Éthiopie, guerres civiles en Angola et en Sierra Leone […] Les raisons ponctuelles sont diverses, mais leur origine est commune : l’inefficacité d’une Organisation qui ne dispose pas d’une force propre, mais doit emprunter celle des pays particuliers. À quoi s’ajoutent la lourdeur inévitable d’une machine bureaucratique lointaine et les divergences d’intérêts des pays membres, toujours prêts à lui mettre des bâtons dans les roues. »

Dans beaucoup de situations, les Nations unies se soumettent aux décisions des États-Unis et, en le faisant, elles montrent leur degré de servilité voire de vulnérabilité. Et lorsqu’il arrive que les Nations unies expriment leur volonté d’indépendance, les États-Unis cessent de payer leurs cotisations ou quittent tout simplement l’Organisation qui les dérange, comme ils l’ont fait en octobre 2017 en quittant l’UNESCO. Ces faits soulignent non seulement la dépendance des Nations unies envers les États-Unis et les autres grandes puissances qui financent leur fonctionnement mais ils poussent en plus à réfléchir sur l’exercice du pouvoir au niveau international.

La grande rupture dans les relations internationales a commencé avec la guerre en Afghanistan et en Irak car les grandes puissances, en l’occurrence les États-Unis et la Grande-Bretagne, ont refusé de se soumettre au droit international.

À ce sujet, Tzvetan Todorov précise : «Au moment de déclencher la guerre contre l’Irak, les États-Unis ont traité les conventions internationales avec beaucoup de désinvolture. Il faut dire que leurs intentions avaient été clairement formulées dans The National Security. En effet, on pouvait y lire : ‘Bien que les États-Unis soient prêts à déployer tous les efforts pour obtenir le soutien de la communauté internationale, nous n’hésiterons pas à agir seuls, si nécessaire’. Autrement dit : la légitimité accordée par l’ONU est un camouflage – souhaitable mais non nécessaire – de la force. L’effet négatif de telles déclarations est difficile à mesurer». En résumé, la volonté d’agir des Nations unies ne correspond pas toujours à celle des États puissants qui financent les actions de cette Organisation supranationale.

La puissance de certains États face à l’impuissance des Nations unies

Le refus des États-Unis de se soumettre aux résolutions des Nations unies voudrait tout simplement dire que le droit international est fait pour les pays faibles qui ont l’obligation de l’observer en y obéissant tandis que les grandes puissances peuvent le transgresser allègrement pour satisfaire leurs ambitions et elles agissent ainsi sans subir la moindre conséquence négative.

Dans toutes les situations de guerre de haute ou de basse intensité, l’ONU a toujours été soumise à la volonté des grandes puissances. La preuve réside dans le fait qu’aucune puissance n’a jusqu’à présent été poursuivie par les Nations unies, parce que celles qui transgressent le droit international sont membres du Conseil de sécurité.

Comme les États-Unis sont le pays le plus puissant du monde, ils méprisent les autres et font souvent ce qu’ils veulent. Il faut donc penser qu’un monde unipolaire est beaucoup plus dangereux qu’un monde bipolaire et un monde bipolaire est préférable à un monde multipolaire où les États les plus puissants sont condamnés à une confrontation permanente pour occuper la meilleure position par rapport aux autres.

L’équilibre des forces entre deux superpuissances n’est-il pas finalement préférable pour la paix du monde ? La montée de la Chine qui a la tradition de ne pas mener des guerres de conquête et des guerres préventives ni à exporter sa foi religieuse augure-t-elle un avenir où l’exercice du pouvoir au niveau international sera autolimité par l’équilibre des forces en présence ? Quel sera le nouvel ordre mondial avec le retour de la Russie en tant que puissance militaire ? Parviendra-t-elle à infléchir la position des puissances occidentales, dont principalement celle des États-Unis et de la Grande-Bretagne, dans les guerres qu’elles enclenchent à travers différents pays de la planète ? 

On sait que le droit international n’a pas la même efficacité ni le même respect que le droit national mais, comme l’a dit M. Villepin, le 27 mars 2003, devant l’Institut international d’études stratégiques à Londres, les « normes collectives doivent viser à contenir l’emploi de la force [car] seul le consensus et le respect du droit donnent à la force la légitimité nécessaire [oui] la force doit être mise au service du droit ».

Le même Villepin déclara, le 13 mai 2003, au journal Le Monde : « Le rôle de l’ONU est plus que jamais irremplaçable [car] les Nations unies incarnent une conscience universelle au-dessus des États », avant d’ajouter : l’ONU doit conduire « vers la constitution d’une démocratie mondiale ». Pour y parvenir, les États du monde doivent s’employer à bannir le recours à la force en le remplaçant par le recours constant au droit. Malheureusement, ce choix tarde à se concrétiser et risque de ne pas se concrétiser.

Les causes récurrentes de la guerre de basse intensité dans l’Est de la RD Congo

C’est en comprenant les logiques des grandes puissances qui financent le fonctionnement des Nations unies que l’on parvient à bien comprendre les limites des missions confiées à l’ONU par le Conseil de sécurité. Cela veut dire que la Monusco a échoué à sécuriser l’Est congolais pour deux raisons : les grandes puissances qui ont grandement besoin de minerais stratégiques provenant de cette région de la RD Congo n’ont jamais donné le feu vert à cette Organisation des Nations unies pour résoudre définitivement la guerre de basse intensité qui y sévit. À cela s’ajoute la complicité interne. Il existe dans notre pays des réseaux mafieux qui tirent énormément profit de la guerre et qui travaillent en complicité avec les grandes firmes étrangères pour garantir leurs intérêts.

Ces firmes transnationales sont protégées par les États où elles ont élu domicile. Les Congolais sont donc devenus des victimes innocentes à cause des ressources incommensurables se trouvant dans le sol et le sous-sol de leur pays.

Les explications ci-dessus montrent clairement que, sans un aval de grandes puissances (qui soutiennent en coulisse le Rwanda et l’Ouganda qui sont à leur service), les Nations unies sont incapables de résoudre la guerre de basse intensité qui sévit dans l’Est du Congo.

L’anarchie règne dans les relations internationales parce que les Nations unies n’ont pas une armée (neutre) ayant une force supérieure aux forces armées des États membres à laquelle ces derniers doivent se soumettre ; en plus, parce que le droit international est incapable de contrer la puissance militaire des grandes puissances. Pour parvenir à la paix universelle qui serait supérieure à la paix des peuples, la force doit être jugulée par le droit et les pays membres doivent parvenir à abolir le « droit de veto » attribué aux cinq membres permanents parce qu’il donne des privilèges aux uns et n’en donne pas aux autres. La non-observation du droit international public renforce l’anarchie dans la partie orientale du Congo.

 Maintenant qu’il est prouvé que les Nations unies sont incapables d’assurer la paix dans l’Est du Congo, que doit-on faire ? Chasser les Casques bleus de la RD Congo n’est pas une réponse suffisante, car les commanditaires, tapis dans l’ombre, actionneront d’autres leviers beaucoup plus subtils pour continuer à recevoir les minerais stratégiques indispensables aux industries occidentales.

Pour cela, ils vont continuer, à distance, à déstabiliser l’est de notre République. Donc, pour rétablir la paix, il faut d’abord éradiquer les causes qui sont à l’origine de la guerre. Or tout le monde sait que l’exploitation des minerais est le mobile principal – pas le seul – de cette longue guerre, certes de basse intensité mais qui tue énormément.

Que faire pour sortir la RD Congo de l’anarchie ?

 Il reste quatre possibilités à la RD Congo pour mettre fin à la guerre : (1) favoriser le recours à une force diplomatique, mais cette force doit agir sous l’égide des Nations unies, c’est-à-dire qu’elle doit être une force multilatérale. C’est la communauté internationale dans son ensemble qui doit être mobilisée et qui doit intervenir, pas uniquement les Casques bleus des Nations unies ; (2) créer une armée plus puissante que les soldats de la Monusco dans laquelle il faudrait incorporer des jeunes Congolais bien formés au métier des armes ; (3) déclarer, via une nouvelle résolution des Nations unies, que tout État qui violera le droit international ou une résolution des Nations unies sera exclu de toutes les Organisations de l’ONU et de l’OMC.

De ce fait, un tel État ne pourra plus commercer avec les autres pays pour avoir été exclu de l’OMC. Enfin, la quatrième solution (4) est la volonté de changer de partenaires, en prenant ceux qui sont moins enclins à piller l’Est de la RD Congo, et par ricochet des nations africaines.

De toutes les solutions envisagées et envisageables, la formation d’une armée congolaise forte dissuasive et républicaine est la plus pertinente. Cela revient à dire qu’il est urgent de renforcer l’armée congolaise en faisant de ce secteur la priorité des priorités.                      L’invasion de notre pays par les armées étrangères, principalement rwandaise et ougandaise, montre clairement qu’il est nécessaire d’accélérer la modernisation de notre armée en l’équipant davantage afin d’accroître la sécurité dans l’Est de la République et de permettre ainsi le développement du pays. Cette sécurité ne pourra être acquise qu’en construisant une armée forte et dissuasive. Pour y parvenir, il faut agir sur différents plans, notamment juridique, politique, militaire et économique. Donc, c’est en se liguant contre les États belliqueux que la paix reviendra à l’Est de la RD Congo. Si les Nations unies avaient une armée plus puissante que les armées des nations membres, on peut supposer que la paix règnerait dans l’Est du Congo.

Cet article est un extrait (actualisé) du livre de Fweley Diangitukwa, Combat pour un Congo Libre et Démocratique, éditions L’Harmattan, 2021, pp. 239-244.

(Footnotes)

1 Je pense ici aux moyens coercitifs, par exemple une armée plus forte que toutes les armées nationales mises à leur disposition.

2 Tzvetan Todorov,

Le nouveau désordre mondial. Réflexions d’un Européen, Paris, éditions Robert Laffont, 2003, pp. 67-68.

3 Il est important de rappeler que les États-Unis ne se soumettent jamais aux exigences que leur adressent les Commissions internationales (mêmes si elles ont été créées par l’ONU) lorsqu’elles sont contraires à leur objectif.

4 Tzvetan Todorov,

Le nouveau désordre mondial. Réflexions d’un Européen, op. cit., p. 58.

5 États-Unis–Chine ou États-Unis–Russie.

6 Avec le « droit de veto», l’injustice a été institutionnalisée au niveau international car les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies sont non seulement exempts des obligations pesant sur les autres, mais, en plus, ils peuvent imposer leur veto sur toute résolution les concernant. Cela revient à dire que la justice n’existe pas au niveau international.

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