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La rareté des transports en commun a paralysé les activités hier à Kinshasa
À l'aube, la ville espérait encore son tumulte ordinaire. Mais très vite, Kinshasa a compris que la journée ne serait pas comme les autres. Sur les grandes artères de l'avenue de l'Université au boulevard Lumumba, de Matete à Masina les bus se sont faits rares, presque absents, laissant derrière eux une capitale livrée à la marche, à l'improvisation et à l'attente.
Hier lundi 26 janvier, des milliers de Kinois ont marché, longtemps, parfois en silence, parfois en colère, pour rejoindre leurs lieux de travail, les écoles ou les marchés. En cause: la quasi-absence des moyens de transports en commun, consécutive à l'entrée en vigueur d'un contrôle routier strict imposé par les autorités urbaines afin de lutter contre l'incivisme routier.
Des arrêts saturés
Dès 6 heures du matin, les arrêts de bus se sont transformés en points de rassemblement sans issue. Des foules compactes, des regards tendus, des discussions nerveuses. Lorsqu'un taxi surgissait enfin, le soulagement cédait vite à l'indignation : les prix avaient doublé, parfois triplé.
"Normalement, je paie 1.500 francs. Aujourd'hui, on me demande 5.000 FC. Je n'ai pas le choix, sinon je perds mon travail", s'indigne Sarah, secrétaire dans une entreprise de la Gombe. Agrippée à un sac qu'elle serre contre elle, elle a une voix lasse.
Pour Moïse, fonctionnaire, la situation est devenue une épreuve d'endurance :
"J'ai quitté la maison à 5 heures. J'ai marché plus de deux heures. Ce n'est pas seulement la fatigue, c'est l'humiliation de voir la ville bloquée sans solution immédiate".
"On nous exige tout en même temps"
À l'origine de cette paralysie partielle, la mise en application rigoureuse d'une série d'exigences administratives : permis de conduire valide, assurance, vignette, contrôle technique... Des documents exigés avant toute autorisation de circulation. Face à ces contraintes, une majorité de chauffeurs de bus, de taxibus et de taxis a préféré retirer ses véhicules, dénonçant un coût jugé excessif et une mise en œuvre jugée brutale.
"Pour être en règle, il faut beaucoup d'argent. On nous demande tout en même temps", se plaint Bernard, chauffeur sur l'axe Lemba-Victoire. "Si je sors sans tous les papiers, on me verbalise, on immobilise le véhicule. Moi, j'ai une famille à nourrir. J'ai choisi de rester à la maison", renchérit-il.
Un autre chauffeur, rencontré à Kalamu, évoque la cherté des frais. "On parle d'assainir la ville, d'accord. Mais, pourquoi ne pas étaler les frais? Aujourd'hui, le coût est trop élevé pour nous".
Tous les chauffeurs ne rejettent cependant pas la mesure. Certains, déjà en règle, reconnaissent la nécessité d'un retour à l'ordre dans le secteur des transports, tout en plaidant pour une transition plus souple.
"La ville a raison de vouloir mettre fin au désordre", reconnaît Dieudonné, chauffeur de bus à Limete. "Mais, il faut une dérogation de quelques mois. Laisser le temps à ceux qui ne sont pas encore en règle de régulariser leurs documents, sans paralyser la population".
Selon lui, l'absence de moyens de transports pénalise d'abord les usagers, avant même les chauffeurs ou les autorités.
Les piétons, victimes silencieuses
Dans cette crise, les Kinois paient le prix fort. La fatigue s'ajoute à la dépense. Pour beaucoup, le budget transport de la journée a explosé, grignotant celui de la nourriture ou des soins médicaux. "Aujourd'hui, j'ai tout dépensé dans le transport. Le reste, on verra", souffle Mme Joséphine, vendeuse ambulante, rencontrée à pied sur l'avenue Kasa-Vubu. "On nous parle de règles. Mais nous, on veut juste arriver au travail et rentrer vivants à la maison", nous confie notre interlocuteur.
Les écoles ont aussi ressenti l'impact de cette perturbation des transports en commun. Des élèves absents, des enseignants retardés, des cours perturbés.
Nécessité d'un dialogue
En voulant endiguer les embouteillages et discipliner la circulation, les autorités ont posé un acte fort. Mais la journée de ce lundi révèle une réalité incontournable : sans mesures d'accompagnement, la rigueur administrative peut désorganiser la ville.
Kinshasa, immense et fragile, cherche encore l'équilibre entre ordre urbain, survie économique des chauffeurs et droit fondamental des citoyens à la mobilité.
En attendant d'éventuelles mesures d'assouplissement ou de dialogue, la capitale a appris, ce lundi, à marcher. Longtemps. Ensemble. Dans l'espoir que la route, redevienne, bientôt accessible à tous.
Jérémie ASOKO