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Relire les paradigmes de Thomas Kuhn à l’approche des élections en RD Congo
Dans son livre La Structure des révolutions scientifiques (trad. Laure Meyer, Flammarion, 1983), Kuhn développa sa propre théorie de science pour tenter d’être davantage en accord avec la situation historique qui se présentait à lui. » Un des points clés de sa théorie est l’accent mis sur le caractère révolutionnaire du progrès scientifique, une révolution signifiant l’abandon d’une structure théorique et son remplacement par une nouvelle, incompatible avec elle » (Ibid., p. 150).
Il faut dire que le point de vue de Kuhn est antérieur à la méthodologie des programmes de recherche de Lakatos. Ce dernier adapta certains des résultats de Kuhn à ses propres buts. Les conceptions philosophiques de ces deux scientifiques sont issues d’une critique fondée sur l’histoire des sciences. » La différence majeure entre Kuhn d’une part, Popper et Lakatos d’autre part, réside dans l’importance que le premier accorde aux facteur d’ordre sociologique.
Pour Kuhn, une science progresse par un processus sans fin qui est le suivant :
Pré-science – science normale – crise-révolution – nouvelle science normale – nouvelle crise.
La science est précédée par une activité désorganisée et multiforme (=pré-science) qui précède la formation d’une science qui finit par se structurer et s’orienter quand un paradigme donné reçoit l’adhésion de la communauté scientifique. La science normale, c’est-à-dire mûre, est caractérisée par l’absence de désaccords sur les fondements alors que la pré-science est caractérisée par un état de désaccord total et l’existence d’un débat permanent sur ses fondements, au point qu’il est impossible de descendre jusqu’au travail de spécialisation, de détail. Il y a pratiquement autant de théories qu’il y a de scientifiques travaillant dans le domaine, et chaque théoricien est obligé de repartir de zéro et de justifier sa propre approche (cas actuel de la RDC). Kuhn propose comme exemple l’optique avant Newton. Il existait une grande diversité de théories sur la nature de la lumière dans la période allant de l’Antiquité à l’époque de Newton. Dans cet état de désaccord sur les hypothèses théoriques fondamentales mais également sur la théorie dont relevait tel ou tel phénomènes observés, il a fallu qu’un paradigme, qui suscite un consensus, vienne guider la recherche et l’interprétation de phénomènes observables (voir évolution d’un ‘jeu’ depuis son début jusqu’à l’établissement des règles qui font l’unanimité de tous les joueurs qui se conforment, voir aussi l’évolution du concept de l’État ou d’intégration régionale = il y a une évolution jusqu’à la stabilisation qui crée l’unanimité de tous les citoyens ou de tous les États qui se conforment).
» Ceux qui se situent à l’intérieur d’un paradigme pratiquent ce que Kuhn appelle la science normale. Les hommes de science normale formulent et étendent le paradigme dans le but de rendre compte et d’intégrer le comportement de certains éléments pertinents du monde réel, révélé à travers les résultats de l’expérience (ce que vous avez décrit). Ce faisant, ils rencontreront inévitablement des difficultés et seront confrontés à des falsifications apparentes. S’ils ne parviennent pas à les surmonter, un état de crise se développe. Une crise se résout lorsqu’un paradigme entièrement nouveau émerge et gagne l’adhésion d’un nombre toujours plus grand de scientifiques jusqu’à ce que le paradigme original, source du problème, soit finalement abandonné. Le changement discontinu constitue une révolution scientifique. Le nouveau paradigme, prometteur, qui n’est pas grevé par des difficultés apparemment insurmontables, sert désormais de guide à la nouvelle activité scientifique normale jusqu’au moment où il connaît à son tour de sérieuses difficultés qui engendrent une nouvelle crise, ouvrant une nouvelle révolution » (Ibid., p. 151).
Une science mûre est guidée par un paradigme unique (= noyau dur de Lakatos). Le paradigme définit la norme de ce qu’est une activité légitime à l’intérieur du domaine scientifique qu’il régit. Il coordonne et guide le travail des hommes de science normale qui consiste en la ‘résolution d’énigmes’ dans le domaine scientifique qui est le sien, sous l’égide des règles dictées par un paradigme. L’existence d’un paradigme capable d’étayer une tradition de science normale est la caractéristique qui distingue la science de la non-science, selon Kuhn.
Crise et révolution
La période de crise arrive lorsqu’apparaissent des anomalies non résolues à l’intérieur d’un paradigme qui touchent ses bases fondamentales. Quand les anomalies en arrivent à poser de sérieux problèmes à un paradigme, c’est une période de ‘grande insécurité pour les scientifiques’ qui s’ouvre (nous en sommes présentement). Une fois qu’un paradigme est affaibli et déconsidéré au point que ses tenants perdent confiance en lui, le temps est mûr pour la révolution. La crise s’aggrave lorsqu’un paradigme rival fait son apparition.
» Kuhn compare les révolutions scientifiques aux scientifiques politiques. Puisque les ‘révolutions politiques visent à changer les institutions par des procédés que ces institutions elles-mêmes interdisent’, tout recours politique échoue ; de la même façon, le choix ‘entre paradigmes concurrents s’avère être un choix entre des modes de vie de la communauté qui sont incompatibles’ et aucun argument ‘ne saurait être rendu contraignant sur le plan de la logique ou même des probabilités » (Ibid., pp. 161-162). » Une révolution scientifique signifie l’abandon d’un paradigme et l’adoption d’un nouveau, non par un savant isolé, mais par la communauté scientifique concernée dans son ensemble. À mesure que davantage de savants se convertissent, pour diverses raisons, au niveau paradigme, il se produit une ‘modification croissante de la distribution des persuasions professionnelles. Si la révolution est victorieuse, cette modification va faire tache d’huile jusqu’à concerner la majorité de la communauté scientifique, ne laissant à l’écart qu’une poignée de dissidents » (Ibid., p. 162).
Abandonnés, les dissidents finiront par mourir. La révolution permet de passer d’un paradigme qui accuse des anomalies à un autre jugé meilleur que le précédent. Telle est la fonction des révolutions. Pour que la science progresse, il est nécessaire de passer par la phase de révolution et de remplacer l’entièreté du paradigme par un autre.
Chez les inductivistes, le progrès se fait au fur et à mesure que s’accumulent les observations, permettant la formation de nouveaux concepts, par l’affinement des anciens et la découverte de nouvelles relations donnant lieu à des lois. Du point de vue de Kuhn, cette vision est erronée, parce qu’elle amène à ignorer le rôle joué par les paradigmes pour guider l’observation et l’expérience. Pour lui, le remplacement d’un paradigme par un autre doit être révolutionnaire.
De mon point de vue, les élections dans notre pays ne peuvent pas être analysées d’un point de vue statique mais évolutif. Les électeurs, aidés par nos publications et nos éclairages, apprennent beaucoup sur les fraudes électorales et, en réaction, ils étoffent leurs stratégies pour ne pas être continuellement manipulés par les organisateurs des élections et par tous ceux qui soutiennent les fraudes. Il suffit de comparer les élections de 2006, 2011 et 2018 pour s’en rendre vite compte. Le comportement des électeurs n’a toujours pas été le même. Devant le chaos, Corneille Nangaa a été contraint de ne pas proclamer les résultats » bureau de vote par bureau de vote » conformément à la loi électorale en vigueur. Ceci montre l’évolution certaine dans la compréhension des électeurs et dans leur comportement. Il y a, dans le langage de Thomas Kuhn, un passage de la science normale (ce qui se passe régulièrement à chaque élection) à la crise-révolution (l’évolution de la mentalité que nous observons) à laquelle aspirent les électeurs congolais pour stabiliser les institutions. Cette évolution permet de croire que le passé récent ne se répétera pas dans le futur proche, autrement il y aura une crise réelle, car le peuple aspire à un changement collectif positif pour changer le vécu des citoyens.
Les éléments développés par Thomas Kuhn dans son livre permettent de mieux analyser l’évolution de la situation électorale dans notre pays. L’avenir proche nous dira si sa théorie explique en partie le cas des élections en RD Congo ou non. Attendons pour le savoir. Fweley Diangitukwa
Auteur de : » Les fraudes électorales. Comment on recolonise la RD Congo « , Paris, L’Harmattan, 2007 et » Les élections en Afrique. Analyse des comportements et pistes normatives de résolution de conflits « , Genève, éditions Globethics, mai 2022.