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Ville morte : ni échec, ni triomphe
Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. À Kinshasa, mercredi 3 juin, il fallait précisément refuser l’évidence pour nier que la capitale a tourné au ralenti. Sans être totalement paralysée, la ville a offert le visage d’une métropole hésitante, comme suspendue entre deux souffles. Du boulevard du 30 Juin à la place Victoire, en passant par l’avenue du 24 Novembre, ces artères d’ordinaire bouillonnantes ont affiché une animation inhabituellement réduite. Moins de véhicules, moins de foule, une atmosphère presque irréelle. Bref, un calme qui en disait long.
Et pourtant, contrairement aux scénarios redoutés, la journée ne s’est pas transformée en tragédie. « Qui veut la paix prépare la guerre », dit-on. Hormis quelques dérapages isolés signalés notamment à Limete, aucun bain de sang n’est venu assombrir cette journée à haute tension. Un fait suffisamment rare pour être souligné dans l’histoire récente des mobilisations politiques congolaises.
Dès lors, une question s’impose : succès ou échec ? À première vue, chacun y va de sa lecture. Pour les initiateurs, la mobilisation est une réussite. Pour le pouvoir, elle constitue un échec cuisant. Entre les deux, une opinion publique partagée. Mais à bien y regarder, cette grille d’analyse binaire apparaît réductrice, voire trompeuse. La vérité est rarement pure et jamais simple.
Car la réalité est ailleurs. Elle se situe dans cette zone grise où les certitudes s’effritent. La vérité, c’est que cette « ville morte » n’a pas été seulement le produit d’un mot d’ordre politique. Elle a été, avant tout, le reflet d’un réflexe collectif : celui de la prudence. Ou pour le dire autrement, de la peur.
UNE PEUR NOURRIE PAR LA MÉMOIRE
Une peur nourrie par la mémoire. Celle des années passées, où les appels similaires débouchaient sur des violences, des pertes en vies humaines, des scènes de chaos urbain. À l’époque où l’UDPS, alors dans l’opposition, mobilisait rues et consciences, les journées « ville morte » se terminaient souvent dans le tumulte. Véhicules incendiés, affrontements, répression : autant de souvenirs encore vivaces dans l’imaginaire collectif. « L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie », disait Mark Twain. Et à Kinshasa, elle murmure encore.
Dans ces conditions, l’attitude des Kinois relève moins d’un engagement politique que d’un calcul rationnel. Ne pas sortir, ce n’est pas nécessairement adhérer. C’est parfois simplement éviter. Éviter le risque, éviter l’imprévisible. Car dans une ville où « gouverner, c’est prévoir », survivre, c’est anticiper.
Et c’est là que réside toute la complexité de cette journée. Peut-on parler de mobilisation populaire lorsque l’absence dans les rues est dictée par la crainte plus que par la conviction ? Peut-on mesurer un rapport de force politique à l’aune d’une ville à moitié vide ? « Les apparences sont souvent trompeuses », rappelle la sagesse populaire.
UNE JOURNÉE DE PARALYSIE COÛTERAIT PRÈS DE 322 MILLIONS DE DOLLARS
D’autant que la réalité socio-économique impose ses propres limites. À Kinshasa, comme dans une grande partie du pays, vivre au jour le jour n’est pas une formule, mais une condition. Dans une économie largement informelle, ne pas travailler une journée équivaut souvent à ne pas manger. Dès lors, la « ville morte » devient un luxe que tous ne peuvent se permettre. « Nécessité fait loi », dit l’adage.
Sur le plan économique, justement, les chiffres avancés donnent le vertige. Selon le Vice-Premier ministre en charge de la Fonction publique, Jean-Pierre Lihau, sur les ondes de Top Congo FM, une journée de paralysie coûterait près de 322 millions de dollars à l’économie nationale, dont plus de 40 millions de pertes directes pour le Trésor public.
TEST DE POPULARITÉ
Mais au-delà des chiffres, c’est bien la portée politique qui était attendue. Cette journée constituait un test grandeur nature pour l’opposition. Une épreuve de vérité. Un moment décisif pour jauger sa capacité à mobiliser au-delà des discours. Comme quoi, les paroles s’envolent, les actes restent.
De ce point de vue, le verdict reste nuancé. Oui, la ville a ralenti. Non, elle ne s’est pas arrêtée. Oui, la peur a joué un rôle. Non, elle n’explique pas tout. En réalité, cette journée n’apporte pas de réponse définitive, mais elle pose les bonnes questions.
Elle interroge la capacité de l’opposition à transformer le mécontentement latent en action concrète. Elle questionne la solidité du pouvoir face à des contestations diffuses. Elle révèle surtout un fait essentiel : le peuple congolais, loin d’être passif, agit selon une logique qui lui est propre, faite de pragmatisme et d’instinct de survie.
« ÉCOUTER LE SILENCE DES PEUPLES »
« Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre », dit un proverbe africain. En RDC, cette herbe, c’est le citoyen. Celui qui, entre injonctions politiques et contraintes économiques, tente de tracer son chemin.
Au final, la « ville morte » du 3 juin n’est ni un triomphe éclatant, ni un échec total. Elle est un révélateur. Le révélateur d’un pays à la croisée des chemins, d’une société tiraillée entre mémoire et présent, entre peur et espoir.
Et peut-être, au fond, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné ou perdu. Mais de comprendre ce que cette journée dit de la RDC d’aujourd’hui. Car comme le rappelait si justement Montesquieu : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Encore faut-il que ce pouvoir, quel qu’il soit, sache écouter le silence des peuples.
Christian-Timothée MAMPUYA