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Jean-Robert Yolo : «Parcours d’un pilote de chasse», le récit d’un de pionniers de l’aviation militaire en RDC
Dans le panorama de la littérature mémorielle congolaise, rares sont les témoignages qui s’élèvent avec autant de hauteur et de vérité que celui de Jean-Robert Yolo Imbenga. Officier supérieur et pilote de chasse émérite de la Force aérienne de la République démocratique du Congo, l’auteur livre, à travers son autobiographie, un document d’une valeur historique inestimable, comblant un vide cruel en matière de documentation théorique et stratégique sur l’armée de l’air.
Dès l’introduction de son ouvrage, l’auteur pose un constat lucide : il existe très peu de documents publics de synthèse et de base théorique dans le domaine de l’armée de l’air en RDC.
Son ouvrage renseigne les lecteurs sur sa formation initiale à Kitona et à Kamina, son passage par les académies d’élite en Italie (Caserta, Pozzuoli à Naples, Lecce et Amendola), jusqu’à son évacuation en Europe pour des soins médicaux à la suite d’un dramatique accident d’avion.
A travers sa plume, Jean-Robert Yolo Imbenga ne se contente pas seulement de relater sa propre destinée, il entend structurer une vision prospective pour bâtir un pays fort, stable et prospère.
«Cette œuvre, écrit l’auteur, retrace le parcours miraculé et exceptionnel d’un officier supérieur, pilote de chasse au sein de la Force aérienne de la République démocratique du Congo, au regard des missions accomplies aux combats pendant les différentes guerres. Il est sorti miraculeusement vivant lors du crash de son avion pendant la guerre d’agression du Congo».
Une vocation née sur le tarmac de Ndolo
Né en octobre 1953 à Kinshasa, Jean-Robert Yolo Imbenga ne s’attendait pas un jour à embrasser la carrière militaire. Brillant élève à l’Athénée de Saint-Jean (actuel Athénée de Lingwala), il a vu son destin basculer après l’obtention de son diplôme aux humanités mathématique-physiques.
Comme il le rapporte dans son ouvrage, la providence a aiguillé ses pas un jour sur la piste d’atterrissage de la base aérienne de Ndolo, alors qu’il cherchait un raccourci pour se rendre à l’Institut d’aviation civile (IAC) – aujourd’hui ISTA Ndolo (Institut Supérieur des Techniques Appliquées).
Tout jeune, l’étudiant sera séduit en découvrant les avions de chasse pimpant neufs, alignés le long du tarmac. La séduction cédera à l’admiration au regard des démonstrations des instructeurs italiens. Déterminé, Jean-Robert Yolo va aussitôt franchir le pas du recrutement.
L’odyssée européenne
Ce choix initial se heurte, pourtant, à un obstacle de taille : le refus catégorique de sa mère, traumatisée par le souvenir tragique du crash du lieutenant pilote Mbaki — dont le nom immortalise encore aujourd’hui la base de Ndolo — écrasé sous ses yeux sur la piste de l’aérodrome, aux abords du marché Somba Zikita.
Bravant l’interdit familial en participant, en 1971, au recrutement en cachette, le jeune homme obtient finalement le feu vert grâce au soutien de ses cousins. Il s’est ainsi imposé parmi les 600 candidats présélectionnés à travers la République pour faire partie de la toute première promotion des recrues pour des études spécialisées aux Etats-Unis.
S’ensuit son incorporation le 6 janvier 1972 à la base militaire de Kitona, dans la province du Kongo central. Entre brimades, course à pied matinale et discipline de fer sous l’autorité du général Basuki et du lieutenant Ngaibwalo Banzinzima, les recrues découvrent la dure réalité de la vie militaire.
Le bataillon-école du Centre d’Entrainement de Kitona (CEKI) joue un rôle fondateur : transformer de simples civils en hommes d’honneur, endurcis et rompus à l’obéissance absolue.
Après le passage à la base de Kamina pour l’apprentissage technique du vol, l’aventure européenne s’ouvre en Italie. De l’école de langue de Caserta à l’Académie de l’air de Pozzuoli — où Jean-Robert Yolo s’illustre en tant que gardien de but et vice-capitaine de l’équipe de football —, le parcours se poursuit à Lecce, puis à Amendola.
Aux commandes du mythique MB326 Aermacchi, les jeunes élèves affûtent leur maîtrise tactique, soudés par une indéfectible cohésion face aux exigences de la formation et aux soubresauts géopolitiques de la Guerre froide.
Du baptême du feu à Kolwezi au foyer conjugal
De retour au pays, l’officier est rapidement confronté au terrain lors de «la guerre de quatre-vingts jours» qui éclate à Kolwezi (capitale de la province du Lualaba). À bord de leurs appareils, les pilotes formés en Italie rejoignent d’urgence le front pour des frappes de soutien.
Malgré la douleur de perdre des compagnons d’armes lors de missions à basse altitude, la détermination des troupes — galvanisées par la présence sur place du Président Mobutu — permet de repousser l’ennemi.
De retour à Kinshasa, et malgré les tourments de la guerre qui poussent sa fiancée Georgine Bokele Bokonga à s’interroger sur l’avenir d’un tel métier, l’amour triomphe.
L’ouvrage met en lumière, pièces d’archives à l’appui, l’exigence des procédures hiérarchiques et l’autorisation obtenue de haute lutte qui aboutit à leur mariage, célébré le 27 octobre 1979, suivi presque immédiatement par le rappel de l’officier sur le front.
Le drame du 16 mai 1998
Au fil des ans, le pilote cumule les théâtres d’opérations (guerres de six jours, de Moba et de Kalemie) et exerce de lourdes responsabilités : chef de sécurité à l’aéroport de N’djili, chef de bureau de réception des matériels militaires et commandant d’escadron de chasse.
En 1995, à la suite d’un concours rigoureux organisé sous la direction du général Kikunda Ombala, alors P-DG d’Air Zaïre, Jean-Robert Yolo se distingue brillamment en sortant major de sa promotion avec 97% et une mention «Grande Distinction».
Il pilote, dès lors, les Boeing 737 sur les lignes nationales et internationales, illustrant la polyvalence et la supériorité d’une formation militaire qui forme non seulement à piloter un aéronef, mais aussi à manier une arme de guerre dans des conditions extrêmes.
Rescapé d’un crash
Rappelé sous les drapeaux en mai 1997 pour reprendre ses fonctions de commandant d’escadron de chasse lors du changement de régime, Jean-Robert Yolo se retrouve en première ligne face aux menaces d’attaque de la ville de Kinshasa en mai 1998.
C’est dans ce contexte tendu, le 16 mai 1998 (veille de l’anniversaire de l’arrivée au pouvoir de l’AFDL), qu’un dramatique accident survient lors d’une mission de reconnaissance à Matadi, à bord d’un SIAI-Marchetti SF 260 armé.
Suite à une défaillance du moteur à basse altitude et à l’absence de parachute instantané, l’appareil s’écrase. Son copilote, le lieutenant-colonel Tshitundu Kabwe, est tué sur le coup. Son compagnon, Jean-Robert Yolo, grièvement blessé et plongé dans un coma de trois jours, frôle la mort.
Après un transfert à la clinique Ngaliema à Kinshasa, il est évacué d’urgence en Italie (à l’hôpital de Foggia) pour y être soigné avec le soutien indéfectible de sa fille Antonella Yolo Del Sordo, l’État congolais n’ayant pu couvrir les frais de cette mission de service, qualifiée d’«accident de travail».
L’aviation militaire sous Mobutu
L’ouvrage propose également une lecture sociologique et historique profonde des Forces armées de la RDC (FARDC). Le récit part de la Première République, marquée par le paternalisme colonial, la ségrégation des cadres belges et les mutineries de l’indépendance.
Le narrateur s’appesantit sur la Deuxième République, sous le régime du maréchal Mobutu Sese Seko, qui modernisa l’armée, tout en confrontant l’institution aux défis de sa politisation et de la création de corps d’élite spécifiques. L’âge d’or de l’ancienne Force aérienne zaïroise (FAZA) y est rappelé comme un pôle d’excellence et de dissuasion régionale.
Recourir aux pilotes retraités
Abordant l’horizon 2030, l’auteur dresse un constat sans appel : malgré les immenses richesses nationales, la puissance d’un État ne s’affirme pas sans une force aérienne efficace.
Actuellement affaiblie par un manque de personnel, d’appareils et de volonté politique, la composante aérienne doit être redynamisée.
L’ouvrage préconise de s’appuyer sur l’expertise des retraités encore aptes pour encadrer la réserve militaire et de quadrupler les effectifs pour atteindre 8.000 à 10.000 agents.
Perspectives 2030
Le processus de recrutement rigoureux (via le BCIR et le SEA), l’exigence de la formation continue (car «on ne naît pas aviateur, on le devient») et l’articulation entre avions de chasse, missiles sol-air et Défense Contre Aérienne (DCA) constituent les piliers de cette refonte stratégique indispensable pour garantir la protection du pays 365 jours par an.
Enfin, l’ouvrage s’achève sur une note de profonde reconnaissance envers le Président de la République et Commandant suprême des Forces Armées, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, ‘‘pour son implication mémorable’’ qui a permis de rapatrier, à Kinshasa, les corps de quatre jeunes aviateurs tombés en mission en décembre 2020, restituant ainsi l’honneur et la dignité des aviateurs congolais.
À travers cet ouvrage publié chez Publibook en 2020, Jean-Robert Yolo signe bien plus qu’une autobiographie : il livre un véritable manifeste pour la souveraineté aérienne et la survie géopolitique de la République démocratique du Congo.
Yves KALIKAT