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Le Maroc en Afrique: de la profondeur d’un destin historique à l’exigence d’un avenir partagé
Par Othman Sqalli Houssaini
Universitaire et docteur en relations internationales Auteur de l’ouvrage «Le Maroc en Afrique : Un destin commun et un avenir partagé – Paix, sécurité et développement» (Éditions L’Harmattan, 2026).
La réflexion sur les relations internationales contemporaines souffre parfois d’une distance excessive entre les modèles théoriques élaborés dans les cénacles académiques et la réalité vivante des dynamiques qui traversent les sociétés. C’est précisément pour réduire cet écart que j’ai entrepris la rédaction de mon ouvrage «Le Maroc en Afrique : Un destin commun et un avenir partagé – Paix, sécurité et développement», tout juste paru aux Éditions L’Harmattan.
Ce livre de 246 pages n’est pas le seul produit d’une recherche documentaire en bibliothèque ; il est avant tout le fruit de plusieurs années d’observation empirique, nourrie par de multiples visites de travail, des déplacements de terrain et une immersion régulière au sein d’environnements institutionnels, politiques, culturels et sociaux à travers le continent africain. Au fil de ces déplacements et des entretiens menés avec les acteurs locaux, un constat s’est imposé avec force : l’engagement du Royaume du Maroc en Afrique est souvent appréhendé, par les observateurs extérieurs, à travers un prisme réducteur. On le résume volontiers à une série d’accords diplomatiques ou à l’expansion remarquée de ses champions économiques dans les secteurs bancaire, des télécommunications ou des infrastructures.
Or, la confrontation directe avec le terrain révèle une réalité autrement plus dense et complexe. Derrière la visibilité des flux commerciaux et des visites officielles se déploie un tissu profond de liens humains, de solidarités agissantes, de circulations intellectuelles et d’affinités spirituelles qui constituent le véritable ciment de la présence marocaine sur le continent. L’idée de matérialiser cette expérience en un ouvrage structuré est née de cette exigence scientifique : il s’agissait de dépasser le simple bilan descriptif des relations maroco-africaines pour en interroger les fondements structurels, analyser les mécanismes de leur appropriation par les populations locales et dégager les perspectives d’un partenariat appelé à se renouveler constamment.
La problématique du titre : convertir l’héritage géohistorique en projet stratégique
Le choix de l’intitulé de cet ouvrage répond à une problématique conceptuelle précise, qui articule la mémoire et la prospective autour d’une conviction cardinale : l’avenir du Maroc est indissociablement lié à celui de l’Afrique. En associant les notions de «destin commun» et d’«avenir partagé», j’ai souhaité mettre en lumière la tension féconde qui anime la politique africaine du Royaume. Le «destin commun» ne saurait être perçu comme une simple formule de courtoisie diplomatique ; il désigne une réalité géohistorique, anthropologique et spirituelle façonnée par des siècles d’échanges transsahariens, de brassages humains et de transmission des savoirs.
Toutefois, l’histoire des relations internationales nous enseigne qu’aucun héritage, aussi prestigieux soit-il, ne constitue une rente perpétuelle. Un destin commun représente avant tout une responsabilité politique et morale. Pour conserver sa vitalité, ce socle historique doit impérativement être converti en un «avenir partagé», c’est-à-dire en un projet stratégique volontariste, tourné vers le co-développement et la création de valeur mutuellement bénéfique. C’est ici qu’intervient le sous-titre de l’ouvrage «Paix, sécurité et développement» qui définit la conditionnalité opérationnelle de cette ambition.
Dans l’architecture contemporaine du continent, ces trois termes ne désignent pas des séquences autonomes ou hiérarchisées, mais forment un continuum indissociable. Il ne peut y avoir de développement économique pérenne sans stabilité institutionnelle et sécuritaire, tout comme la paix demeure précaire lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une amélioration concrète des conditions de vie des populations, d’un investissement massif dans le capital humain et d’une consolidation de la cohésion sociale.
Vision royale : le temps long de la coopération Sud-Sud
L’analyse rigoureuse de cette trajectoire place naturellement la vision stratégique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, au cœur de la réflexion comme fil directeur de l’action continentale du Royaume. Depuis son accession au trône en 1999, le Souverain a opéré une véritable refondation doctrinale de la politique étrangère marocaine en érigeant l’Afrique au rang de priorité stratégique absolue.
Cette orientation se distingue par son inscription résolue dans le temps long, loin des calculs conjoncturels ou des logiques d’influence asymétriques qui ont longtemps caractérisé les rapports de certaines puissances avec le continent. Le paradigme marocain repose sur une doctrine claire : celle d’une coopération Sud-Sud pragmatique, solidaire, fondée sur le partenariat équilibré, le co-développement et la responsabilité partagée.
Cette conception renouvelle profondément la grammaire des relations interétatiques en Afrique. Elle postule que les défis structurels du continent, qu’il s’agisse de la sécurité alimentaire, de la transition énergétique, de la santé ou de l’intégration économique, ne peuvent être relevés durablement que par une mobilisation endogène des capacités africaines et une confiance réciproque entre partenaires.
Dans cette perspective, le retour historique du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 n’apparaît pas comme un point de départ, mais bien comme le couronnement institutionnel d’un patient travail de terrain mené pendant près de deux décennies à l’échelle bilatérale et sous-régionale. En réintégrant sa famille institutionnelle, le Royaume a consolidé sa capacité à peser de l’intérieur sur les agendas continentaux de stabilité et d’intégration, tout en démontrant que la défense de ses intérêts nationaux légitimes s’articule harmonieusement avec la promotion du progrès collectif des peuples africains.
Une grille de lecture pluridisciplinaire : l’articulation du matériel et de l’immatériel
Pour saisir la complexité d’un tel déploiement, les outils classiques de l’analyse diplomatique ou de la macroéconomie s’avèrent insuffisants. C’est pourquoi j’ai privilégié dans cet ouvrage une approche résolument pluridisciplinaire, située à la croisée des relations internationales, de l’économie politique et de la sociologie du fait religieux.
Cette méthodologie m’a conduit à modéliser l’action du Maroc en Afrique autour de six dimensions complémentaires et interdépendantes : politique, économique, académique, culturelle, religieuse et sociale. L’originalité du modèle marocain réside précisément dans la synergie permanente entre ces différents registres. Le dialogue politique de haut niveau crée le cadre de confiance indispensable à l’essor des investissements privés et publics ; ces derniers gagnent en pérennité lorsqu’ils s’accompagnent de programmes de formation des compétences locales, d’échanges universitaires et d’initiatives sociales centrées sur l’humain.
À cet égard, l’ouvrage accorde une place centrale aux composantes immatérielles de la coopération, trop souvent reléguées au second plan par la littérature spécialisée. Les accords commerciaux créent certes des convergences d’intérêts, mais ce sont la culture, l’éducation, la mémoire partagée et la spiritualité qui forgent la résilience des partenariats face aux aléas politiques.
Le Maroc dispose en la matière d’un capital historique et symbolique singulier, intimement lié à son identité africaine. Autour de l’institution de la Commanderie des croyants (Imarat Al-Mouminine), du rite malékite, de la doctrine acharite et de l’héritage vivant du soufisme, le Royaume partage avec de nombreuses sociétés africaines une matrice spirituelle commune, porteuse des valeurs du juste milieu, de modération et de coexistence pacifique. Loin de toute instrumentalisation politique du religieux, la structuration institutionnelle de ces liens séculaires, illustrée avec éclat par l’action de la Fondation Mohammed VI des oulémas africains ou la formation des imams, répond à une demande endogène de préservation du patrimoine spirituel africain, tout en constituant un rempart intellectuel et théologique essentiel contre les dérives extrémistes qui menacent la stabilité du continent.
L’épreuve de la diversité continentale : les enseignements de quatre études de cas
Un modèle théorique de coopération n’a de valeur scientifique que s’il résiste à l’épreuve de l’hétérogénéité du réel. L’Afrique n’est pas une entité monolithique ; elle est une mosaïque de trajectoires historiques, de traditions administratives, d’espaces linguistiques et de structures économiques. Afin de tester l’adaptabilité de la politique africaine du Maroc, j’ai consacré une part substantielle de mes recherches à une étude comparative portant sur quatre États répartis entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique de l’Est : le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Kenya et la Tanzanie.
Cette démarche comparative met en évidence la plasticité remarquable du partenariat marocain. Le cas du Sénégal incarne l’archétype d’une relation globale adossée à une profondeur historique et spirituelle exceptionnelle, où les liens confrériques, notamment ceux de la Tijaniyya attachés à son foyer originel de Fès, se conjuguent harmonieusement avec une densité rare d’échanges politiques, académiques et économiques. La Côte d’Ivoire offre quant à elle un laboratoire privilégié pour observer la dynamique d’intégration économique Sud-Sud : le dynamisme des investissements marocains et des partenariats d’affaires y est consolidé par une coopération institutionnelle étroite et une forte proximité humaine.
En déplaçant la focale vers l’Afrique orientale anglophone et swahiliphone à travers le Kenya et la Tanzanie, l’analyse éclaire le redéploiement stratégique du Royaume au-delà de sa zone d’influence historique. Au Kenya, puissance économique régionale, la coopération s’articule autour d’enjeux économiques, politiques et sectoriels (notamment en matière d’intrants agricoles et de sécurité alimentaire), exigeant une fine compréhension des cadres réglementaires et des réalités locales.
En Tanzanie, le rapprochement politique et institutionnel ouvre des perspectives inédites de diversification partenariale. La mise en regard de ces quatre terrains démontre que la réussite et la singularité de l’approche marocaine résident dans sa capacité à conjuguer invariance de ses principes directeurs, respect de la souveraineté, non-ingérence et co-développement, avec une adaptation sur mesure aux attentes et aux spécificités sociopolitiques de chaque État partenaire.
Perspectives : de la consolidation des acquis à l’appropriation citoyenne
Porter un regard objectif et rigoureux sur l’engagement africain du Maroc implique enfin d’identifier avec lucidité les défis qu’il convient de transformer en leviers de progrès pour l’avenir. Si le Royaume a su bâtir en l’espace de vingt-cinq ans un capital politique, économique, humain et spirituel considérable sur le continent, l’enjeu réside désormais dans la consolidation, la pérennisation et surtout la valorisation de ces acquis. Mon travail de terrain a permis de relever certains défis structurels : les barrières linguistiques dans les espaces non francophones, les asymétries institutionnelles, les contraintes sécuritaires régionales, mais aussi et surtout un déficit de visibilité et d’information concernant l’ampleur des réalisations marocaines auprès de larges franges des populations locales, des jeunes générations et des acteurs de la société civile.
Pour franchir un nouveau palier qualitatif, la coopération maroco-africaine est appelée à approfondir son ancrage sociétal. Cela suppose d’investir encore davantage dans la jeunesse africaine, qui constitue la première richesse démographique et intellectuelle du continent. Le renforcement des réseaux d’anciens étudiants formés dans les universités et grandes écoles du Royaume, l’intensification de la mobilité académique et scientifique, l’encouragement de l’entrepreneuriat conjoint et la circulation accrue de l’information ainsi que des productions culturelles sont autant de chantiers prioritaires.
En définitive, c’est en faisant du partenariat Sud-Sud un espace vivant d’apprentissage mutuel, d’innovation partagée et d’appropriation citoyenne que le Maroc et ses partenaires africains parviendront à hisser leur relation à la hauteur des défis du XXIe siècle, conformément à la Vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, faisant ainsi de leur destin commun le socle inébranlable d’un avenir véritablement partagé.
Avec leseco.ma