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Des élèves devenus parents, des enseignants longtemps impayés, des parents très pauvres: le calvaire des écoles de Luozi
Des élèves qui doivent prendre en charge leurs frais scolaires, car leurs parents très pauvres deviennent irresponsables, parfois incapables, faute de moyens, et des enseignants longtemps impayés, des écoles sous la coupe des enseignants éternellement impayés et sous-qualifiés à plus de 90%…Il est difficile de peindre exactement le tableau très sombre de la majorité des écoles du territoire de Luozi. Dans les dix secteurs de cette entité administrative, les conditions d’enseignement frisent celles de l’époque de nos grands-parents. Forum des As s’est entretenu avec quelques enseignants. Les larmes que ce quotidien a recueillies montrent bien comment l’État prépare un avenir bâclé de sa jeunesse dans le silence et sa complicité.
De quatre parties prenantes à l’éducation, trois sont très marginalisés car leurs conditions de vie, de travail ou d’études sont d’une précarité innommable.
Cécile Masaka, Richard Bekebi Makaya et Matthieu Basilua ont craché le calvaire qui leur colle à la peau. La première est enseignante à l’Institut Dikal/Lufuku dans le secteur de Kinkenge, le deuxième est préfet des études à l’Institut Muyaya dans le secteur de Mongo-Luala et le troisième est inspecteur itinerant Poolde Luozi 1. Bien que payés, ils ne sont pas les moins heureux parmi les enseignants. A côté de ceux qui accusent 10, 15 voire 20 mois d’impaiement. Cette catégorie de professionnels de la craie se contente d’une pitance de prime de ..50 000 FC que l’État employeur lui alloue à la sueur de son front. A ces enseignants, l’État a collé le qualificatif : NU. Qui dit tout de ce qu’ils sont, de ce qu’ils vivent.Cet employeur les a volontairement dénudés!

Il y en a encore à qui l’État a affublé d’un nom de NP (Non payés). La situation de cette catégorie n’est pas enviable.
«Les enseignants NU purgent entre autres 10, 15 ou 20 ans d’impaiement assorti d’une prime de 50 000 FC. Pour tenir le calvaire, il faut bien serrer la ceinture pour les hommes et bien nouer le pagne pour les femmes», révèle Richard Bekebi, dans une dose d’ironie, tout sérieux et compatissant.
Et de renchérir avec des statistiques de son école. «Sur 22 enseignants, il ya 16 impayés dont 2 impayés et 14 NU, contre 06 payés seulement»
Alors directeur des études de l’Institut Kilanda, Richard Bekebi révèle la situation très précaire de 52 agents de cette école. Sur cet effectif, 26 sont payés contre 26 autres impayés. Parmi les derniers, déplore-t-il, il y en a qui ont déjà purgé plus de 15 ans sans salaire.
Le chef d’établissement regrette qu’il y ait des enseignants qui manifestent beaucoup de volonté dans le travail mais qui commencent à se décourager en raison de la précarité de leurs conditions salariales.
Avez-vous déjà vu pleurer à chaudes larmes un enseignant, de surcroît père de famille, après avoir longtemps attendu en vain de toucher son premier salaire ? Plusieurs écoles de l’intérieur du territoire de Luozi, dont l’Institut Muyaya en compte quelques-uns. A l’instar de ce NU qui, ayant été sûr d’être payé au mois de juin, s’est retrouvé toujours sans salaire.
Pire encore, parmi ceux qui exercent «Notre beau métier», torturés moralement par l’État employeur, le préfet des études Richard Bekebi fait savoir que certains non payés et non qualifiés se révèlent plus appliqués que les qualifiés payés.
«Parmi ces impayés, il y en a qui sollicitent d’aller ailleurs, espérant y travailler dans des oonditions meilleures. Excepté un pasteur et moi-même qui sommes qualités, les 20 autres agents sont sous-qualifiés», révélé-t-il.
Les enseignants de Luozi endurent un calvaire sans nom. Ceux qui sont payés ne sont pas pour autant heureux
Cécile Masaka raconte son mécontentement lors de la paie de juillet.
«Le 25 juillet, je reçois un message dans mon téléphone m’annonçant le versement de mon salaire d’un montant de 248 810 FC, moins de 100 dollars, dans le compte d’Equity Bank. Quelle n’a pas été ma surprise lorsque le 26 juillet, en me présentant à la banque, je reçois un autre message. Au lieu du premier montant qui disparaît de mon téléphone, je reçois un autre message de 243 000 FC, soit une différence de 5 810FC», dit-elle, me tendant son téléphone pour montrer le montant.
Ses tentatives de chercher à avoir des explications sur cette différence se révèlent vaines. Pour ne pas perdre ce «tiens vaut mieux que deux tu l’auras», elle se résout à signer le papier que l’agent lui tend. «Je n’ai pas eu d’autre choix que de signer», déclare-t-il.
Dans cet environnement de crise, les enseignants des deux catégories se vouent une sincère solidarité. Les payés ne cessent de prodiguer des conseils aux non-payés en les encourageant pour leur éviter des maladies du genre gastrite, tension artérielle, AVC…
Les inspecteurs itinérants, quant à eux, déplorent les mauvaises conditions de vie et de travail : manque de frais de fonctionnement, manque de moyen de locomotion…Ils sont obligés de payer de leurs poches les frais de déplacement qui s’élèvent, selon les distances à parcourir, entre 50 000 et 100 000 FC à multiplier par 2 (aller et retour). Selon l’inspecteur itinérant, Basilua Matthieu Sembelet, ils effectuent 3 à 4 itinérances par trimestre sans avantages. A vous les calculettes!
Aussi, sollicite-t-il la suppression des zones salariales qui renforcent la disparité des salaires.
Il ya des écoles où parfois seul le chef d’établissement qui est payé. Allez-y comprendre le climat de travail qui prévaut dans une telle école !
L’inspecteur itinérant dénonce le fait que lors des épreuves d’évaluation, ce sont les autorités provinciales ou nationales qui bénéficient des avantages.
En plus des enseignants, les parents d’élèves, précise Richard Bekebi, broient du noir. Ils sont incapables de scolariser leur progéniture. Malgré le troc auquel ils recourent parfois, ils sont toujours incapables d’honorer leurs obligations.
Quant aux enfants, Richard Bekebi dénonce les mauvaises conditions de leurs études. Il y en a qui se prennent eux-mêmes en charge. Déterminés à poursuivre leurs études, il y en a, précise la source, qui sacrifient leurs études pendant quelques jours. Ils sollicitent ainsi auprès de leurs direcoles ou préfets des études l’autorisation d’aller couper des noix de palme pour en fabriquer de l’huile de palme à vendre. Avec tous les risques ils encourent en grimpant dans les palmiers. Les filles se rendent aux champs chercher des maniocs pour en fabriquer soit des chikwangues ou des cossettes de manioc à vendre.
Dans ces conditions, comment peut-on espérer former la relève du pays ?
Compatissant en père de famille, Bekebi Makaya estime qu’il faut être moins dur envers cette catégorie d’enfants.
Cécile Masaka et Richard Bekebi fustigent le comportement qu’affichent les inspecteurs qui exigent des enseignants aux conditions de vie et de travail précaires de tenir à jour leurs documents administratifs.
L’expérience que vit Cécile Masaka n’est pas enviable. Elle raconte, presque larmes aux yeux, l’histoire d’une élève de 4e des humanités, dont les parents ont divorcé. Faute de moyens, la fille est devenue elève- parent que la force des choses a obligé de se scolariser. Chaque jour, elle doit se rendre aux champs pour avoir de quoi nourrir son père devenu grabataire et qui va mourir quelques semaines plus tard.
Face à cette situation, il y a lieu que l’Etat mette de l’ordre dans ce secteur qu’il contribue à déstabiliser par une nonchalance qui frise la complicité. Le territoire de Luozi compte plusieurs centaines d’écoles, tous réseaux confessionnels confondus. Ce nombre multiplié par le nombre d’enseignants, toutes catégories confondues, il faut imaginer le nombre d’âmes qui vivent au quotidien dans ces conditions précaires.
Kléber Kungu, de retour de Luozi