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C64 propose ses bons offices pour rapprocher Tshisekedi et Kabila
Habemus C64 ! Après quinze jours de silence depuis l'annonce de la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), la Coalition article 64 sort du bois. Depuis Rome, les cinq figures de l'opposition congolaise prennent leur bâton de pèlerin et proposent d'aller à la rencontre de Félix Tshisekedi, puis de Joseph Kabila, pour tenter de rapprocher les deux pôles de la crise politique congolaise. Mais sous les tropiques de la politique nationale, cette initiative, qui ambitionne de se faire une place dans le hit-parade des processus de paix, s'apparente déjà à un pari semé d'embûches.
À Rome, ville éternelle et berceau de tant de conciliabules politiques, le conclave de l'opposition congolaise aura accouché d'une initiative pour le moins inattendue.
UNE MEDIATION SANS MANDAT CLAIREMENT ETABLI ?
Dans sa déclaration rendue publique hier mardi 27 octobre à Rome, la C64 justifie sa démarche par "l'extrême gravité " de la situation politique, socio-économique et sécuritaire du pays. Dans un élan qu'elle présente comme un dépassement patriotique, elle entend rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila afin de trouver une " issue congolaise à la crise " et de convenir des conditions d'un véritable dialogue national inclusif.
Sur le papier, l'intention a de quoi séduire. Dans un pays meurtri par les violences armées, les déplacements de populations et les rivalités politiques, toute initiative susceptible de rapprocher les acteurs congolais mérite que l'on s'y attarde.
Cependant, proposer de rencontrer successivement le chef de l'État et son prédécesseur, dans l'espoir de les amener à une même table, revient, dans les méandres de la politique congolaise, à esquisser les contours d'une médiation.
Or, une médiation ne se décrète pas. Elle suppose un minimum de reconnaissance par les protagonistes, une légitimité acceptée et, surtout, un cadre permettant de transformer les intentions en engagements.
C'est précisément là que le bât blesse. Au nom de quel mandat la C64 entend-elle conduire cette démarche ? Sur quelle base institutionnelle, politique ou consensuelle entend-elle s'imposer comme interlocutrice entre deux camps qui entretiennent des rapports particulièrement complexes ?
La coalition dispose-t-elle déjà de l'assentiment des deux personnalités concernées ? À ce stade, sa déclaration ne précise ni le calendrier ni les modalités de ces rencontres et ne fait état d'aucun accord de Félix Tshisekedi ou de Joseph Kabila pour la recevoir. Entre la volonté affichée et la réalité du terrain, le chemin reste donc semé d'embûches.
TSHISEKEDI ET KABILA : DEUX PORTES, UNE MEME IMPASSE ?
La première difficulté tient à la nature même des rapports entre les membres de la C64 et le pouvoir en place.
L'opposition congolaise, souvent en désaccord avec la majorité présidentielle, pourrait-elle franchir le Rubicon en allant discuter avec Félix Tshisekedi dans le cadre d'une démarche qui, de près ou de loin, pourrait être interprétée comme une reconnaissance de sa capacité à conduire le processus de sortie de crise?
La question n'est pas anodine. Elle l'est d'autant moins que certains membres de la coalition, à l'instar de Matata Ponyo Mapon et de Moïse Katumbi, ont été confrontés à des procédures judiciaires ou à des différends avec la justice congolaise. Ces situations pourraient peser sur le climat politique dans lequel se dérouleraient d'éventuelles discussions, sans pour autant préjuger de leur participation.
Jean-Marc Kabund, lui aussi passé par les prétoires et condamné par la justice congolaise, pourrait-il s'asseoir à la même table que le chef de l'État, après des années de confrontation politique ?
Et si cette rencontre devait avoir lieu, qui serait autour de la table ? Les cinq membres de la C64 ? Une délégation restreinte ? Martin Fayulu, seul porte-voix de cette initiative ? Ou un groupe de personnalités investies d'un mandat spécifique ?
Autant d'inconnus qui donnent à cette proposition les allures d'une équation politique à plusieurs degrés.
Car si l'opposition veut jouer les facilitateurs, elle devra d'abord clarifier sa propre posture : s'agit-il de négocier, de convaincre, de faciliter un dialogue ou de proposer une médiation dont les contours restent encore à définir ?
JOSEPH KABILA, L'AUTRE VERSANT DU PARI POLITIQUE
Le second volet de cette initiative est sans doute le plus délicat.En annonçant son intention de rencontrer Joseph Kabila, la C64 choisit de ne pas fermer la porte au prédécesseur de Félix Tshisekedi, dont le nom reste au cœur des controverses politiques et sécuritaires actuelles.
L'ancien président entretient des liens avec la rébellion de l'AFC/M23.Dans ce contexte, la démarche de la C64 pose une question essentielle : comment engager une discussion avec un ancien chef de l'État devenu une figure centrale de la crise sans que cette initiative soit interprétée comme un geste de légitimation politique ?
Et si la rencontre devait se tenir à Goma, ville du Nord-Kivu sous l'emprise de l'AFC/M23, dans un contexte de guerre et de contestation de l'autorité de Kinshasa, quelles en seraient les implications politiques et symboliques ? Une telle éventualité ne manquerait pas de susciter des interrogations au sein du pouvoir.
Martin Fayulu, notamment, a régulièrement dénoncé les responsabilités qu'il attribue au Rwanda, à l'Ouganda et au M23 dans l'insécurité qui ravage l'Est du pays. Comment concilier cette posture avec une éventuelle démarche auprès de Joseph Kabila ?
Cela ne signifie pas qu'un dialogue avec les protagonistes présumés d'une crise soit, en soi, illégitime. Au contraire, les processus de paix impliquent souvent des interlocuteurs qui se combattent ou se contestent. Mais encore faut-il que les objectifs, les responsabilités et les garanties soient clairement définis.
La C64 devra donc expliquer comment elle entend concilier son attachement à l'intégrité territoriale, son opposition à la conquête du pouvoir par les armes et sa volonté de dialoguer avec toutes les parties susceptibles de contribuer à une sortie de crise.
La C64 semble se donner une mission qui relève presque du rêve footballistique : faire jouer Lionel Messi et Cristiano Ronaldo dans une même équipe, avec l'espoir de les voir non seulement cohabiter sur le terrain, mais aussi jouer collectif. Sauf qu'en politique congolaise, les ego, les intérêts divergents et les antagonismes accumulés au fil des années rendent l'exercice autrement plus périlleux.
Entre Fatshi et JKK, les lignes de fracture sont profondes, les contentieux nombreux et la confiance loin d'être acquise. La coalition de l'opposition devra donc faire preuve de bien plus que de bonne volonté pour transformer cette ambition en réalité politique. Car, si réunir deux légendes du football dans un même vestiaire relève déjà du défi, amener deux figures centrales de la crise congolaise à accorder leurs violons relève d'un tout autre championnat. In medio stat virtus, dit la locution latine : la vertu se trouve au milieu. Encore faut-il que les parties acceptent de s'y retrouver.
Christian-Timothée MAMPUYA