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Beni : Mukwege dénonce des " crimes contre l'humanité " après le massacre de 21 civils par les ADF
Le Prix Nobel de la paix accuse les terroristes de mener une épuration identitaire méthodique et appelle Kinshasa à sortir de sa " léthargie " face aux tueries dans l'Est du pays.
L'horreur a encore frappé dans le territoire de Beni. Au lendemain des attaques meurtrières attribuées aux combattants des Forces démocratiques alliées (ADF) dans les localités de Ngadi et Vemba, qui ont coûté la vie à au moins vingt et une personnes dans la nuit du 31 mai au 1er juin, Denis Mukwege est monté au créneau pour condamner avec la plus grande fermeté ce nouveau bain de sang.
Dans une déclaration rendue publique le 1er juin, le célèbre gynécologue congolais a dénoncé des actes qu'il considère comme bien plus qu'une simple attaque terroriste. Selon lui, les massacres perpétrés contre les populations civiles, notamment les communautés autochtones pygmées, relèvent d'une logique systématique d'extermination qui sévit depuis plusieurs décennies dans l'Est du pays.
« Les massacres ciblant délibérément les membres du peuple autochtone pygmée, gardiens de notre identité et de nos forêts primaires, constituent non seulement des crimes contre notre mémoire collective et notre diversité fondatrice, mais également des crimes contre l'humanité », a-t-il déclaré avec indignation.
MUKWEGE DÉNONCE "UN PROJET MÉTHODIQUE D'ÉPURATION IDENTITAIRE..."
Au-delà de l'émotion suscitée par cette nouvelle tragédie, Denis Mukwege livre une lecture particulièrement alarmante de la situation sécuritaire dans la région de Beni.
Le lauréat du Prix Nobel de la paix 2018 estime que les violences perpétrées par les ADF ne sont ni isolées ni accidentelles. Elles s'inscriraient, selon lui, dans un schéma ancien visant certaines communautés spécifiques.
Il dénonce ce qu'il qualifie de « projet méthodique d'épuration identitaire et d'intolérance religieuse », ciblant principalement les populations originaires de Beni, de l'Ituri ainsi que les communautés chrétiennes.
Pour le Dr Mukwege, les méthodes utilisées par les groupes armés reproduisent des mécanismes observés depuis les grandes guerres qui ont ensanglanté la RDC à partir de 1996.
« Ces techniques d'extermination visent à semer la terreur, humilier les communautés et les éloigner de leurs terres riches en ressources stratégiques au profit de réseaux prédateurs », affirme-t-il.
LES DIRIGEANTS APPELÉS À SORTIR D'UNE "COMPASSION HYPOCRITE"
L'une des parties les plus marquantes de sa déclaration vise directement les autorités congolaises. Le médecin congolais reproche au pouvoir central une attitude qu'il juge insuffisante face à la souffrance quotidienne des populations de l'Est.
Dans un ton inhabituellement sévère, il appelle les dirigeants à dépasser ce qu'il décrit comme une « compassion hypocrite » et à prendre pleinement la mesure du drame humain qui se déroule dans les provinces orientales.
« Nous exhortons les autorités congolaises à sortir d'une compassion hypocrite qui confine à la complicité et à sortir de la léthargie qui les déconnecte des réalités vécues par nos compatriotes à plus de 2 000 kilomètres de Kinshasa », a-t-il insisté.
Cette interpellation traduit le sentiment croissant d'abandon exprimé par de nombreuses communautés confrontées à une insécurité persistante malgré les opérations militaires menées depuis plusieurs années contre les groupes armés.
Denis Mukwege n'a pas limité ses critiques aux seules autorités nationales. Il a également appelé la communauté internationale à mettre fin à ce qu'il considère comme une politique de « deux poids, deux mesures » concernant les crimes commis en République démocratique du Congo.
Selon lui, les massacres perpétrés dans l'Est du pays ne bénéficient pas de la même attention ni de la même mobilisation que d'autres crises humanitaires à travers le monde.
Il estime que les crimes de masse commis contre les populations congolaises ne peuvent continuer à être ignorés ou demeurer impunis.
LE GOUVERNEMENT CONDAMNE L'ATTAQUE DE NGADI
De son côté, le Gouvernement a officiellement condamné le massacre perpétré dans le quartier Ngadi, au nord de la ville de Beni.
Dans un communiqué publié le 1er juin, les autorités attribuent l'attaque aux combattants des ADF et avancent un bilan provisoire de seize morts, dont quinze civils et un militaire engagé dans la protection des populations.
Les autorités provinciales indiquent que les corps des victimes ont été récupérés par des jeunes de la communauté avant d'être transférés vers Beni et Oïcha pour les cérémonies funéraires.
Des dégâts matériels importants ont également été signalés autour des habitations ciblées par les assaillants.
BENI SE PRÉPARE À DES JOURNÉES "VILLE MORTE"
L'émotion suscitée par ce nouveau massacre dépasse désormais le cadre des déclarations officielles.
À Beni, plusieurs groupes de pression et mouvements citoyens ont annoncé l'organisation de journées « ville morte » à partir de ce mercredi 03 juin et jusqu'à l'inhumation des victimes.
Cette mobilisation vise à honorer la mémoire des personnes tuées, à soutenir les familles endeuillées mais également à dénoncer l'incapacité persistante des autorités à mettre un terme aux violences qui ensanglantent la région depuis de nombreuses années.
Cette nouvelle attaque rappelle, une fois de plus, la fragilité de la situation sécuritaire dans le territoire de Beni, devenu, depuis plus d'une décennie, l'un des épicentres de la violence armée dans l'Est de la RDC.
Malgré les offensives militaires, les opérations conjointes et les multiples stratégies de sécurisation mises en œuvre, les ADF continuent de démontrer leur capacité de nuisance, frappant régulièrement des populations civiles déjà éprouvées par des années de guerre.
À travers son intervention, Denis Mukwege sonne une nouvelle fois l'alarme. Derrière les statistiques des massacres se joue, selon lui, une bataille existentielle pour la survie de communautés entières, la protection de la diversité congolaise et la préservation de la dignité humaine dans une région où la mort continue de dicter son rythme.
Jérémie ASOKO