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Mardi 18 juillet 2023 - 05:48

Kibambi Shintwa : « Si on a 20 chaînes de télévision, il n’y aura que de bons journalistes »

Elle est grande la tentation d’effectuer une virée dans le passé professionnel de Kibambi Shintwa pour en extraire les ressorts de la réussite d’une carrière exceptionnelle. Lui qui, plus de 4 décennies après avoir embrassé le métier d’informer, trône – toujours modestement – dans le firmament médiatique rd congolais.

Monstre sacré du petit écran, Jean-Pierre Kibambi est tout autant une voix qu’une plume d’or. C’est l’icône incarnée de la presse congolaise. Il n’a donc plus rien à prouver.

Mais son pedigree, savant dosage entre expertise et expérience, intelligence et sagesse le prédispose à participer, du mieux qu’il peut, à la nécessaire salubrité  médiatique. Il le fait notamment par le biais de la très célèbre émission  » La petite lucarne « . Il le fait aussi à travers le magazine culte de l’élite pensante  » Profondeurs « . Dans l’interview qu’il a accordée avec maestria à Forum des As, le patron de Numérica et Président de l’ANEAP livre son regard sur les enjeux de l’univers audiovisuel congolais.                                                                        J.N.

Monsieur Kibambi, bonjour.

Kibambi Shintwa : Bonjour

Quand on vous qualifie d’icône de la presse congolaise, qu’est-ce que vous ressentez ?

Si je n’étais pas modeste, ce qui me caractérise, je dirais que je ressens de la joie. Mais pour être franc avec moi-même, je sens cela comme une grande responsabilité. C’est ce qui m’a toujours animé. Même lorsque je faisais les journaux télévisés, que ce soit à la RTNC (NDLR. Radiotélévision nationale congolaise) ou ici (NDLR.Numérica), je ne voulais jamais décevoir. Donc, quand vous me félicitez, vous me dites «faites encore mieux». C’est comme ça que je ressens. Quand quelqu’un me dit l’icône de la presse, je dis : «Bon, la prochaine émission, je dois faire en sorte que je ne puisse pas décevoir cette personne». Ça me responsabilise. C’est un poids en plus.      

Un privilège, en même temps une responsabilité ?

Privilège, oui. Parce qu’il faut quand même être honnête. C’est le fruit des efforts. Depuis que je suis dans la profession depuis Lubumbashi, toutes les personnes qui me félicitaient, je me disais que je vais tout faire pour ne pas les décevoir. Voilà, vous avez bien résumé.

Vous êtes président de l’ANEAP (Association des entreprises audiovisuelles privées. Ndlr), mais on ne sent pas cette association vivre ?

Vous avez raison et vous avez tort. Vous savez, cette association est née à la suite des incidents qu’on avait eus. On fermait des maisons de radio et de télévision.

Parce qu’un jour, on a fermé une télévision. Et puisque j’avais des relations, je suis allé les mettre à profit pour aider à ce qu’on récupère le matériel de cette télévision. Ce que j’ai réussi. Mes collaborateurs (Kabeya Pindi Pasi et Ogobani), très intelligents qu’ils étaient, se sont dit: «Parce que vous connaissez le métier, faisons en sorte que nous puissions créer quelque chose qui puisse aider ceux qui ne connaissent pas le métier à s’améliorer». Alors quand vous dites que vous ne sentez pas, vous avez tort.

Parce que l’émission «La petite lucarne», comment est-elle née ? C’est parce qu’en suivant les radios et les télévisions locales, j’ai constaté que les collègues commettaient beaucoup de fautes de français. Or, j’ai appris et tous ceux qui étaient dans de bonnes écoles ont appris que quand on fait un métier, il faut maîtriser la langue de travail. Il faut donc la connaître à la perfection. A la presse écrite, c’est un peu facile, même à l’audiovisuel c’est vrai. Parce qu’à la presse écrite, si vous avez un bon rédacteur en chef, il va corriger. Même à la radio, j’ai toujours conseillé que si vous faites votre papier, ne le donnez pas à corriger. Il faut que vous le lisiez, parce que vous allez lire à la télévision. Comme ça, c’est plus facile pour celui qui corrige. C’est comme un nez sur le visage. Cette émission-là, je la fais pour que les collègues qui sont un petit peu faibles, au niveau de la connaissance du français puissent corriger leurs erreurs. Je constate malheureusement que beaucoup de personnes suivent l’émission, mais rares sont les journalistes qui la suivent. Alors que c’est fait pour eux. Je n’ai jamais supporté qu’on traite un journaliste d’ignare, de quelqu’un qui ne connait pas. Alors, c’est pour les journalistes d’abord, et pour le reste de l’opinion bien entendu. Et cette émission est très suivie. Chaque fois que je rentre dans une grande surface, un grand magasin… quand j’ouvre mon téléphone le matin, c’est tout le monde qui m’appelle pour me demander des précisions. Certains m’envoient leurs lettres pour que je puisse corriger. Ceux à qui l’émission est destinée, j’ai l’impression qu’ils ne suivent pas. Il y a  des fautes qu’on continue à commettre.

Qu’est-ce qu’il faut faire face à cela ?

Je voudrais inviter mes amis à suivre cette émission. Parce que, quand vous vous rendez compte, vous parlez à la télévision et que vous commettez des monstruosités,  les gens vous prennent pour quelqu’un qui ne connait pas. C’est vrai que le niveau de l’enseignement a un peu baissé, mais ce n’est pas une raison. Quand on vient au métier de journaliste, il faut connaître. Donc cette émission leur est destinée. Je le fais en tant que président de l’ANEAP justement.

Comment se porte l’audiovisuel en RDC ?

A un certain moment, j’avais demandé à ceux qui avaient le matériel dans leurs tiroirs de ne pas ouvrir des télévisions et des radios, parce que je sentais le péril venir. Aujourd’hui, beaucoup d’amis qui ont créé des télévisions m’appellent pour me dire que j’avais raison, qu’ils croyaient que c’était par égoïsme que je les invitais à ne pas venir, qu’il était impossible de vivre. Il n’y a pas de publicité, … Je leur dis que je ne suis pas égoïste d’abord. Un président d’une association comme l’ANEAP doit dire la vérité à ses camarades. Il y en a qui ferment, il y en a qui continuent. Nous-mêmes, on nous a accusés à un moment de faire tous la même chose. C’est vrai que lorsque vous regardez la télévision samedi ou dimanche, c’est de la musique partout dans l’après-midi. C’est difficile en ce moment-là, on va donner la publicité à qui ? Même nous qui faisons des émissions spécifiques, qui sont suivies. «La petite lucarne», vous savez, est suivie. Pas plus tard qu’hier, quelqu’un m’a appelé pour me dire : « Vous nous prêchez la petite lucarne, chez vous on écrit sans mettre les accents et il y a certaines personnes qui commettent les mêmes fautes ». J’ai tout de suite dit que cette émission était de l’extérieur, pas de l’intérieur. Et puis, une erreur peut arriver. Donc, faites attention, vous qui êtes à Numérica, on vous regarde et on vous juge. Il faut être parfait. Vous avez des rédacteurs en chef, donnez-leur le temps de corriger vos papiers.

Et qu’est-ce qu’il faut faire pour redresser la situation finalement ?

Vous savez, en Europe où j’ai fait mes premières armes, quand arrive le jour où les sondages sortent, et les parts des marchés, tous les animateurs sont sur le qui-vive. Parce que si votre émission n’est pas cotée et si ça répète, le lendemain, votre émission peut être supprimée. Parce que la publicité exige que vous puissiez faire des émissions de qualité. Si votre émission n’est pas de qualité, vous descendez dans les sondages. Vous n’allez pas résister au vent du départ. C’est comme ça en Europe. Mais chez nous, existe-t-il vraiment des maisons de sondages ? Je ne sais pas. Et ces maisons de sondages comment font-elles ?

Vous êtes sensé savoir en tant que professionnel des médias s’il en existe une ou pas

Il y en avait à un certain moment. Mais c’est peut-être la crise qui les a emportées. Maintenant, il y a des maisons qui font des sondages qu’elles ne publient pas. Elles les amènent directement dans les entreprises. Et si ces maisons existent, je me demande comment une émission comme « La petite lucarne » ou « Chassons la pauvreté » qui sont suivies n’apparaissent pas dans les sondages, alors que nous avons des retours. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il faut ? Il faut que naissent les maisons sérieuses aujourd’hui. Vous savez, vous pouvez créer une télévision aujourd’hui, parce que vous avez un frère qui travaille dans une entreprise. Il vous donne de la publicité. Parce que tout le monde est tourné vers les télévisions câblées. Et moi, j’aimerais vous dire que Numérica, par exemple, est une télévision qui est suivie partout à travers le monde. C’est vrai que ceux qui ont des télévisions sur iphone ne sont pas encore connectés à ce mode qui permet à tout le monde (en Europe et aux Etats-Unis) de nous suivre. Un ami journaliste m’a déjà envoyé, lorsqu’il était aux Etats-Unis, l’image Numérica qui était suivie aux Etats-Unis.

Maintenant nous sommes en train de faire en sorte que même ceux qui sont sur iphone pourront suivre Numérica à travers le monde. Aujourd’hui, sauf ceux qui ont des appareils iphone ne nous suivent pas. Mais ceux qui ont les autres appareils nous suivent de partout à travers le monde. Un ancien collaborateur (technicien) de Numérica m’avait écrit un jour pour me dire : «Boss, mon épouse et moi avons le plaisir de vous suivre à partir des Etats-Unis». Nous faisons tout ce que nous pouvons faire pour que notre télévision puisse revenir.

Puisque vous parlez de sondages. Auparavant, il y en avait où on marquait qui est le meilleur journaliste. Et je peux vous dire qu’à l’époque, c’était Tropicana. Il fallait attendre cinq journalistes. Et les cinq étaient de Tropicana, avant qu’on cite d’autres journalistes. Et cette rubrique a été supprimée, sans doute parce qu’on prenait trop de part de marchés. C’est humain aussi. Donc pour que la situation s’améliore, il faut d’abord que ceux qui ne sont pas vraiment professionnels puissent arrêter l’hémorragie. Parce qu’ils occupent l’espace pour rien, qu’on diminue…. C’est bizarre que ce soit moi qui puisse souhaiter cela. Mais c’est pour la qualité de nos programmes. Les programmes coûtent cher. Mais si l’économie est ce qu’elle est aujourd’hui, on ne peut pas distribuer de la publicité à tout le monde. Avant, nous avions des publicités qui coûtaient. On nous offrait 10.000, d’autres 15.000 dollars américains par mois. Maintenant, pour avoir cette publicité, c’est quasiment impossible. Les maisons brassicoles, par exemple, qui ne font plus la publicité, qui la font sur d’autres chaînes, sur TV5 par exemple. Et c’est dommage. Pourquoi ? Parce que ces maisons ont toujours voulu avoir toutes les télévisions avec elles. Maintenant qu’il y a plus de 100 chaînes de télévision,  je vous assure, si on continue comme ça, personne ne suivra. On n’évoluera pas. Je vais vous dire quelque chose qui va vous scandaliser. Je suis sûr qu’il y a d’excellents journalistes en RDC, j’ai formé des journalistes, d’autres maisons de presse, d’autres écoles ont formé des journalistes. Mais si on a 20 chaînes de télévision, il n’y aura que de bons journalistes. Ils seront bien payés et seront des messieurs. Quand nous sommes entrés dans ce métier, on nous appelait des messieurs. Mais aujourd’hui, j’étais dans une famille où le monsieur disait à ces enfants de ne pas suivre les chaînes d’ici, de suivre celles étrangères sur le câble. Qu’ici on désapprenait. Comme il a constaté que j’étais là, il leur a conseillé de suivre seulement Numérica. Si les parents demandent à leurs enfants de ne plus suivre les chaînes locales, c’est la mort du métier.

S’il y a peu de maisons de presse, il n’y aura que de bons journalistes qui travailleront. Et, ce travail sera attrayant. Sinon, ça va être la galère.

Votre mot de la fin?

Le mot de la fin, c’est d’encourager ceux qui peuvent suivre cette petite émission, où je m’investis, pour corriger ces  fautes. Qu’ils suivent et ils s’enrichiront. Et le métier se portera bien.

Propos décryptés par Aimé TUTI/CP

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