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Joseph Kabila alerte sur une "soudanisation" du pays et charge Kinshasa
Plus de trois cents jours après sa prise de parole aux allures d'un discours à la nation, Joseph Kabila refait surface dans l'actualité congolaise avec une sortie médiatique qui ne laisse personne indifférent. Depuis Goma, chef-lieu d'une province en proie à l'instabilité, l'ancien président s'est exprimé dans une interview accordée au quotidien belge La Libre Belgique.
Fidèle à ses précédentes interventions, Joseph Kabila n'a pas ménagé le pouvoir en place. Il dénonce ce qu'il qualifie de dérive autoritaire sous Félix Tshisekedi. Il évoque "une dictature" en gestation, fondée sur une gouvernance qu'il juge défaillante et déconnectée des réalités du terrain.
Mais, c'est surtout la notion de "soudanisation" qui structure l'ensemble de son analyse. À rebours du terme souvent utilisé de "balkanisation", qui suggère une fragmentation territoriale, Joseph Kabila propose une analogie plus insidieuse : celle d'un effondrement progressif de l'État, à l'image de ce qu'a connu le Soudan. Dans cette perspective, la crise congolaise ne se limiterait pas à une guerre localisée dans l'Est, mais une dégradation globale des structures étatiques.
Danger en perspective
"Je suis serein. Très serein. Je constate que partout où je passe, les responsables de ces pays me voient comme l'ancien président Kabila. Mais pour moi, l'essentiel, c'est la situation que vivent aujourd'hui notre pays et sa population par rapport à ce qu'on avait légué à Monsieur Félix en 2019. Beaucoup évoquent la balkanisation, moi je parle de la soudanisation de la crise en RDC. Il y a des points communs entre ce que traverse notre pays et ce qui a amené l'implosion du Soudan".
Interrogé sur les risques de scission du pays, notamment entre l'Est et l'Ouest, l'ancien président se montre prudent, mais lucide: "Les ingrédients sont en place". Selon JKK, la multiplication des groupes armés, l'affaiblissement de l'autorité centrale, les tensions politiques internes et la présence d'acteurs étrangers sur le territoire national. Autant d'éléments qui, mis bout à bout, dessinent les contours d'un État fragilisé, voire menacé dans son unité.
Privilégier le dialogue
Pour Joseph Kabila, la clé réside précisément dans cette réponse politique. Il oppose à la stratégie actuelle, qu'il juge exclusivement militaire, l'expérience des années 2000. À l'époque, rappelle-t-il, la République démocratique du Congo faisait face à une guerre impliquant plusieurs armées étrangères et une multitude de groupes rebelles. Le choix avait alors été fait, selon lui, d'opter pour le dialogue inclusif, aboutissant notamment aux Accords de Sun City.
Aujourd'hui, regrette-t-il, "il n'y a plus la même sagesse", accusant les autorités de Kinshasa de privilégier l'option de la guerre au détriment des négociations. Cinq ans après, constate-t-il, le pays reste enlisé dans un conflit sans issue claire.
"Goma, c'est chez moi"
Sa présence à Goma, dans une zone sous forte influence rebelle, alimente par ailleurs les controverses. Accusé par le pouvoir de liens avec l'Alliance Fleuve Congo, il rejette toute ambiguïté et revendique un rôle de médiateur informel, affirmant être en "mission" pour parler à tous les Congolais en vue de restaurer la cohésion nationale.
"Goma, c'est chez moi. Je vous reçois dans la maison que j'ai achetée en 1999. (…) Je considère que je suis en droit d'être en contact et de parler avec tous les Congolais, en ayant comme objectif principal la cohésion et la recherche de la paix. Pour moi, c'est même une mission".
"Touche pas à la Constitution"
Au-delà des questions sécuritaires, l'ancien président élargit son diagnostic à la gouvernance globale du pays. Il dénonce une érosion de l'ordre constitutionnel, estimant que la Constitution de 2006 est "ignorée" et "foulée aux pieds". Dans ce contexte, les discussions autour d'une éventuelle révision constitutionnelle sont jugées "extrêmement dangereuses", car susceptibles d'aggraver les tensions existantes.
Son discours prend également une tournure plus politique lorsqu'il appelle à un "changement radical du système", évoquant la nécessité de renouveler la classe politique et de mobiliser la population. En citant l'article 64 de la Constitution, il ouvre la porte à une interprétation plus radicale de la contestation du pouvoir en place, dans un climat déjà marqué par de fortes tensions.
Plus de désordre que de solution
La multiplication des initiatives diplomatiques de Doha à Washington, en passant par les efforts de l'Union africaine est perçue comme un signe de désordre plutôt que de solution. Pour Joseph Kabila, l'absence d'harmonisation et, surtout, le manque de volonté politique à Kinshasa compromettent toute perspective de sortie de crise.
En toile de fond, la question de l'avenir de la République démocratique du Congo demeure entière. La thèse de "la soudanisation" avancée par Joseph Kabila, qu'elle soit perçue comme une alerte lucide ou une posture politique, met en lumière les fragilités profondes d'un État confronté à des défis multiples.
Christian-Timothée MAMPUYA & César IPOKA