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Enjeux de l'heure
Vendredi 8 octobre 2021 - 07:39

Pour un remodelage de la communication politique

(Version révisée d’une réflexion tirée du livre des Ruines du Zaïre vers le Congo Emergent, 2018)

La dispensation politique de l’alternance a produit une éruption communicationnelle d’une densité, d’une intensité voire d’une toxicité, inédites en RDC et même en Afrique. Les observateurs internationaux sont éberlués par le déferlement de cette communication politique vertigineuse. Nous sommes absolument inégalés sur la planète terre en termes de déflagrations adversatives en discursivité sur le pouvoir. Politiciens, journalistes, chroniqueurs, « communicateurs  » des partis politiques, myriade de youtubeurs, déversent des tonnes de matériaux communicationnels politiques vénéneux dans la société. Les experts triviaux, les pseudo-analystes, les plébéiens intellectuels, abondent aussi sur des milliers de groupes whatsapp avec des torrents de postings acidifiés. Une sorte de métastase du champ de la communication politique plombant la société, avec des effets déformant la conscience collective.   

Par ailleurs, force est de souligner que depuis 1960, la RDC est en crise sociétale. Cela veut dire que depuis l’accession à l’indépendance, il y a 61 ans, nous sommes une société qui vit dans une transe permanente, inhérente à un manque ou un gap entre le progrès collectivement idéalisé et les carences existentielles. Nous sommes dans les turbulences constantes relatives à la distance (qui semble ne pas se réduire) entre l’horizon de la prospérité ardemment espérée, d’une part, et les contradictions-contractions sociétales produites par notre champ politique, d’autre part. Ma thèse dans cette cogitation est que cette crise, ces carences existentielles, ces turbulences ontologiques, sont reflétées dans notre communication politique. Sa portion nutritive républicaine est rare. Les communicants édifiant l’Esprit collectif sont une espèce en voie d’extinction. Notre communication politique est essentiellement adversative, lacunaire, calomnieuse, falsifiante, voire socio-dégénérative. Elle traduit les tares d’une société en décadence idéologico-intellectuelle, par vacuité de brillance en leadership d’Etat réflexif. Une nation en perdition identitaire, dénuée d’élites porteuses d’intelligence développementale. Il est indispensable de scruter les différents pans de ce phénomène de la dégénérescence de la communication politique en RDC. La conclusion propose quelques voies correctives. 

1.    LA TRIVIALISATION ET LE NEGATIONNISME DANS LA DISCURSIVITE POLITIQUE CONGOLAISE

L’un des phénomènes les plus frappants de notre société, avec la libéralisation politique depuis 1990, est la popularisation des discussions et débats politiques. Il s’y est ajouté l’implosion vertigineuse des journalistes et chroniqueurs politiques, des analystes politiques de tous genres surtout sur Internet. Puis a émergé l’ère des débateurs funèbres. Ils sont spécialistes des polémiques aux lieux mortuaires. Avec les partis politiques poussant comme des champignons, souvent fabriqués par des politiciens par pulsion égotiste et dénués de doctrine, le champ politique Congolais est devenu extrêmement théâtral. Avec le nouveau régime, il y a même innovation en communication politique populiste avec des « congrégations des sermonneurs politiques ». Organisées en cellules urbaines opérant aux coins de certaines artères de la capitale, ils y déversent une mixture de diatribes, torrents d’invectives et dénonciations scabreuses contre les politiciens perçus (par eux) comme obstructifs des actions du Président Tshisekedi.

Indéniablement, la popularisation intense des débats politiques entre les Congolais porte une vertu nutritive de la démocratie. En effet, le peuple-demos ne peut faire prévaloir sa volonté que s’il s’intéresse à la gestion de la Cité. Il a le devoir d’y apporter ses idées s’il veut demeurer le souverain primaire. En plus, tout espace de discussion politique est un foyer de socialisation politique. Les valeurs et principes politiques y sont disséminés. Les éléments de la construction de la conscience politique y sont absorbés. Dans cette dynamique, les enfants, les jeunes, apprennent beaucoup et souvent de manière subliminale, à partir des débats des parents à la maison, ou autour d’une table. Les discussions politiques dans les bus, dans les salons de coiffure, aux coins des rues, aux lieux mortuaires ou aux fêtes, et surtout dans les médias audiovisuels, propagent des idées, voire des interprétations des événements. Celles-ci formatent l’entendement politique collectif.

Mais, le danger c’est lorsque cette discursivité et beaucoup de ces pseudo-analyses  souffrent foncièrement de graves déficiences épistémiques (connaissances systématisées ou référentielles). Elles sont coulées avec un arrière-esprit (voir un esprit arriéré) primaire, activé par des allégeances politiciennes et tribales. Pire, elles puisent dans des déductions porteuses de vacuité conceptuelle et de nullité idéologique. Généralement inspirées par la manipulation et l’instinct de rejet irréfléchi, les déductions et extrapolations par lesquelles ces pseudo-analyses  opèrent sont souvent dépourvues de véracité empirique (absence de bases corroboratives factuelles ou documentées). Dans cette situation, cette discursivité et ces pseudo-analyses sont porteuses du vice d’assèchement intellectuel et de régression mentale de tout un peuple.. Elles dégénèrent la conscience politique collective. Conséquemment, elles créent de graves distorsions cognitives par lesquelles nous captons notre réalité politique avec des troncatures d’esprit. L’illustre Philosophe Congolais Ka Mana conceptualise cela comme l’imbécilisation d’un peuple.

2.    LA DIASPORA DANS LA DELECTATION DES AFFABULATIONS ET L’INTELLECTUALITE SURANNEE

Dans la Diaspora en particulier, les Congolais passent des heures entières en train de suivre des émissions politiques sur Youtube et sur d’innombrables sites Internet. Ce phénomène mérite d’être apprécié. A mon avis, Il indique un intérêt grandissant des Congolais, même s’ils sont aux extrémités de la terre, sur ce qui se passe dans leur nation. C’est un miracle fascinant de la révolution numérique en faveur de la démocratie.

Cependant, les déficiences épinglées ci-dessus amènent les Congolais à transposer les données « affabulatoires-aléatoires » extraites de certaines de ces émissions (aux contenus souvent fantasmagoriques), et autres réflexions lacunaires, dans les débats politiques. Ceux-ci sont souvent improvisés (inéluctablement) aux deuils, dans les salons de coiffure ou aux fêtes de mariage. Dans cette obsession-délectation sur les affabulations, certains Congolais ont développé une dangereuse allergie à tout raisonnement logique. Leurs esprits ont érigé une troublante résistance à l’exigence cartésienne des référents conceptuels et aux données corroboratives empiriques. Opérant avec des extrapolations approximatives, tout le monde se veut expert de la politique congolaise.      

Mais le péril le plus immense, ce qui me semble, et le plus pernicieux, est inhérent à certaines réflexions apparemment cohérentes. Elles sont produites surtout par les « intellos  » et « analystes populaires  » de la Diaspora« . Ces réflexions et autres supputations interprétatives sont souvent construites avec des armatures idéelles productrices d’une illusion de hauteur. Exploitant en toile de fond les mythes populistes dominant toutes les discussions politiques des Congolais, les réflexions de certains de ces «  intellos-herméneutiques de la Diaspora » se distinguent généralement par un cinglant négationnisme (négation systématique de la matérialisation d’un fait de portée historique). Leur frappante constance, qui est leur point d’intersection, est la passion dans la présentation d’un tableau apocalyptique de la R.D Congo. Ces réflexions rivalisent de sophisme avec les montages interprétatifs insidieux. Ils sont devenus l’instrument de manipulation de certains Congolais pratiquant de la cyber-politique. En dépit de leur impressionnante et indéniable sophistication conceptuelle, en filigrane on y lit la stagnation dans un imaginaire suranné.

En effet, certaines réflexions des Congolais de la Diaspora, en dépit de leur apparence de hauteur intellectuelle, ne parviennent pas à déconstruire l’arsenal imaginaire réactif des élites postcoloniales. Malgré leur densité conceptuelle, et en dépit des auteurs crédibles auxquels ils se référent pour enrichir leurs textes, ces analyses ne réussissent pas à aller au-delà de l’imaginaire du bouc-émissaire et du tableau des Congolais éternels innocents, perpétuelles victimes d’un complot international. Un tel schème cogitatif est d’une obsolescence intellectuelle criante car il puise dans le même fonds de commerce exploité par les pseudo-libérateurs africains. Ceux-ci continuent à accuser les colonisateurs et les impérialistes pour tous les malheurs du continent après plus de 61 ans d’indépendance.

En plus, ce système de pensée est prisonnier du schème cognitif traditionnel dans lequel dans tout malheur la victime (toujours irresponsable) est toujours la proie des forces extérieures indomptables. Je pense qu’il est temps de regarder en nous-mêmes et de déployer une intelligence plus novatrice, au regard des apports de la pensée critique, afin de revoir les termes de la cognition de notre société. 

3.    LA PREDOMINANCE DU MODE COGNITIF EXTRAPOLATIF ET LA COMMUNICATION  AUTOMUTILATRICE

Il faut résister à toute généralisation dépourvue de nuance. Dans la presse écrite de Kinshasa, il y a des journaux d’avant-garde (Le Potentiel, le Phare, l’Avenir, Géopolis, La Prospérité, 7sur7, etc.,) proposant des analyses pointilleuses et équilibrées. Tout en épinglant les hiatus de notre arène politique, les analystes professionnels des journaux d’avant-garde projettent des lueurs d’espoir pour le pays. Mais le vrai péril est surtout dans la presse audiovisuelle, et singulièrement sur internet. Les émissions porteuses de valeur ajoutée spirito-rationnelle, aux contenus distillés et d’élévation, nutritives d’une conscience politique développementale, sont des denrées extrêmement rares sur le marché médiatique congolais.                                                       La vaste majorité de chroniqueurs politiques populistes autoproclamés, des journalistes politistes-néophytes, et surtout des politiciens non formés dans leurs propres partis politiques (en général sous-développés) et se présentant cyniquement comme analystes politiques (alors qu’ils ne sont que des propagandistes politiciens), versent soit dans le négationnisme, soit dans la sublimation du régime. Tous injectent dans les esprits des internautes et des téléspectateurs des matériaux cognitifs altérés. Par processus subliminal, ceux-ci produisent une troncature de notre conscience politique. Dans un cercle vicieux, cette altération de la conscience politique individuelle et collective renforce la déviance discursive et les comportements politiques régressifs. Dans cette situation d’altération de la conscience et de l’infection érosive de la conscience de soi (le soi commun ou le self-estime collectif) comme force d’ouverture rationnelle sur le monde, nous perdons l’énergie de propulsion vers les nouveaux horizons de la libération collective.

Il est d’une impérieuse nécessité de souligner que la prédominance des pseudo-analyses triviales et des réflexions imbibées d’intellectualité aveugle au  » brin de bien de chez nous  » présente une image à la fois pitoyable et fataliste de notre pays aux yeux des observateurs internationaux. La bouffonnerie pseudo-analytique de beaucoup de Congolais sur internet est ahurissante. Leur nouvelle passion sur internet est l’échange des injures délirantes. Ils s’y distinguent par des envolées discursives d’une sidérante platitude, imbibée d’immoralité nauséabonde. A cet égard, il me semble que la platitude de la majorité des « affabulateurs politiques »  (et non des analystes) traduit en fait un regard à ras de sol qu’ont beaucoup de compatriotes sur leur propre pays. On y capte une inculture politique caractérisée par l’ignorance des concepts élémentaires, la méconnaissance des nuances idéologiques, et surtout un grave déficit d’histoire politique congolaise même récente. Dans la Diaspora en particulier, d’innombrables Congolais ont de la passion intense pour les explications mystificatrices surtout celles qui font du Congo une victime impuissante des autres : balkanisation ; conspiration internationale pour faire retourner Joseph Kabila au pouvoir ; cabale du Président Tshisekedi avec les Rwandais, vente du Congo aux forces diaboliques des Francs-Maçons, etc. Les esprits s’y délectent comme avec des nectars paradisiaques.           

Qui plus est, les intellos-affabulateurs aveuglants prétendent être des nationalistes souscrivant à la Renaissance du Congo. Paradoxalement, dans leurs écrits ils peignent le portrait non véridique du Congo comme terre d’une incurable infécondité. Ainsi, ils perpétuent aux yeux du monde l’image de Heart of Darkness (cœur de ténèbres) où rien de positif ne germe. Etonnant ! Mais, si ce pays est d’une improductivité incurable, éternelle victime des complots internationaux face auxquels les Congolais sont d’une inguérissable impuissance comme on le lit en filigrane dans les écrits aux tournures philosophiques des intellos-négativistes, d’où tirera-t-il les matériaux de sa Renaissance ? Ces réflexions négativistes renferment des contradictions auto-évaporeuses. Fatalistes et apocalyptiques, ne sont-elles pas l’aveu de notre propre auto-anéantissement spirito-intellectuel ? Ou, alors, les négationnistes nient toute avancée en RDC pour se présenter, eux, comme des  » intellos-oracles  » ou présenter leurs associés politiques comme des messies !

Notre communication politique, et tout le système d’intellectualité et de discursivité qui la sous-tend, sur nos réalités sociales et nos événements politiques, étalent, ce me semble, la vraie mesure de notre auto-ligotage spirituel et mental. Aussi, ces faisceaux de nos pensées déployées sur notre propre Cité fournissent la vacuité normative de notre conscience historico-politique. Notre discursivité sur le pouvoir et l’Etat est dominée par une minceur spirito-intellectuelle exposant à la fois l’absence de Foi et la fonte de la Raison dans la fournaise des affabulations et autres mythes dont les mots (traducteurs de nos maux) nous procurent une sorte de ravissement auditif.                                                          

CONCLUSION :

L’URGENCE DE LA COMMUNICATION POLITIQUE DEVELOPPEMENTALISTE CONGOLAISE

La    communication politique prévalent dans une société, et toute la discursivité sur l’Etat et le pouvoir, constituent une des toiles majeures sur lesquelles se lisent et se cernent la qualité de l’Etre d’un Peuple. Par l’intellectualité qui s’y déploie et sa substance, cette communication étale le système d’idée, le mode de pensée, et surtout l’imaginaire d’une nation sur elle-même.  Les écrits, les analyses, les discours, les commentaires, les livres, les débats, portant sur les évènements et phénomènes du pouvoir, sont les miroirs de nos représentations mentales de nous-mêmes et de toute notre société. C’est dans la communication politique, dans sa qualité, son mode d’argumentation, ses modalités logiques, que les observateurs peuvent capter la profondeur de l’Esprit d’une société. Même les horizons à conquérir, le génie en résolution des problèmes, se saisissent par les matériaux et les modalités de la communication politique. 

Compte tenu des périls inhérents aux déficiences captées ci-haut, une des pistes de la mutation holistique de la RDC est celle de la réinvention de la communication politique. Cette réinvention devrait émaner de toute la société désirant et exigeant sa transformation totale, grâce à un engagement collectif en faveur d’une communication politique repensée. Ce remodelage de la communication politique peut partir des écoles, universités, partis politiques, organes des médias, en faveur de l’adoption des référents principiels et normatifs. Ceux-ci doivent absolument être déterminés par la conscience et la vision d’une société à la conquête de son développement. Ainsi, au regard de cette conscience historique, la communication politique congolaise pourrait être  : (a)  fondée sur le positivisme logique : cohérence discursive-analytique,  argumentation factuelle, énoncées ou affirmations corroborées avec des références crédibles, (b) ancrée dans un gisement idéologique porteur d’un système d’interprétation et de projection sociétale; (c) porter les matériaux d’un nouvel imaginaire national ; (e) contributive à la cohésion nationale et au progrès collectif.

Dans son ouvrage fondamental Moral consciousness and communicative action, Ju?rgen Habermas (1990), propose les termes d’une éthique de la communication qui s’appliquent absolument à la communication politique. Et en RDC, la dégénérescence observée sur ce champ impose cette normativité. Celle-ci libère la discursivité congolaise sur l’Etat et le Pouvoir, de l’instrumentalisation égotiste, tribale, partisane. Une communication émancipatrice qui privilégie la logique politique impulsant le développement holistique. Une discursivité sur la « polis  » comme espace du logos et de l’ethos, où notre parler, nos écrits, sont rationnels, et porteurs de la sève de la cohésion nationale, tout en contribuant à l’impulsion du progrès collectif. 

Imhotep Kabasu Babu

Libre-penseur et écrivain, AGIR NEW CONGO (www.agrirnewcongo.com)

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