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Mardi 19 juillet 2022 - 06:49

La responsabilité du journaliste face aux discours de haine

(Par Nawezi Karl Joseph) *

Je m’en voudrais de commencer cette matinée déontologique sans saluer l’assistance dont la présence dans cette salle ce matin démontre, à n’en point douter, l’intérêt porté au sujet du jour, à savoir la responsabilité du journaliste face aux discours de haine.

Aujourd’hui, nous assistons à l’omniprésence du discours haineux dans le discours social et politique que les médias répercutent. Les journalistes devraient s’en inquiéter.

En fait, de quoi s’agit-il lorsqu’on évoque le discours de haine ?

Comme on peut le constater dans la littérature universitaire et autres, la question du discours de haine a attiré une grande attention de la part des juristes et des philosophes.

Mais la grande partie de cette attention a été concentrée sur la présentation et l’évaluation critique des arguments pour et contre l’interdiction des discours de haine, au lieu de s’attacher au préalable à l’analyse conceptuelle du terme « discours de haine » lui-même.

Par conséquent, à ce jour, il n’existe pas de définition juridique précise du « discours de haine« .

Toutefois, l’Organisation des Nations Unies le définit comme « tout type de communication verbale, écrite ou comportementale, qui attaque ou utilise un langage péjoratif ou discriminatoire en référence à une personne ou à un groupe sur la base de qui ils sont, en d’autres termes, sur la base de leur religion, origine ethnique, nationalité, race, couleur, ascendance, sexe ou autre facteur d’identité. Lorsqu’elle n’est pas traitée, elle peut entraîner des violences ou des crimes haineux contre des groupes marginalisés. « 

En RD Congo, au cours de ces quatre dernières années, on a constaté une montée significative des discours de haine. La plupart des déclarations classées comme discours de haine ou incitation à la violence évoquent la question ethnique.

Bien que certaines déclarations n’incitent pas immédiatement à la violence, elles peuvent semer des germes d’intolérance et de colère qui conduisent à légitimer des actes de haine.

L’expérience de la RDC nous renseigne que le discours de haine incite directement à la violence lorsque certains éléments sont réunis, notamment un contexte propice à la violence, un locuteur influent, un acte de parole largement diffusé, un public réceptif et une cible désignée.

Lorsque le discours de haine se propage, le secteur des médias est généralement le premier à être blâmé. En effet, la responsabilité des médias ne doit pas être niée, surtout si l’on pense au prestige qu’ils confèrent aux contenus qu’ils canalisent.

Le rapide développement de nouveaux médias a complètement transformé la production, le traitement et la diffusion des informations. Celles-ci ne sont plus aujourd’hui assurées exclusivement par les professionnels des médias. N’importe qui peut informer des millions de personnes en passant par les réseaux sociaux et diffuser n’importe quel type de message, y compris des contenus relevant du discours de haine.

Dans une certaine mesure, les nouvelles technologies ont remis en cause la dominance des médias traditionnels dont certains étaient contrôlés par le gouvernement ou par des entreprises de presse privées.

Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile pour des individus ou de petits groupes de créer des sites Web ou de faire campagne par SMS ou sur WhatsApp que de lancer des journaux ou des stations de télévision.

Mais cette situation ne devrait pas dédouaner les journalistes quant à l’obligation qui est la leur et qui consiste à s’interpeller sur la ligne que les journalistes doivent suivre face au discours de haine.

Comment les journalistes peuvent-ils alerter la société des discours haineux sans amplifier indûment les voix des propagandistes de la haine ?

La tâche n’est pas facile et si elle n’est pas effectuée correctement, elle peut avoir des conséquences néfastes.

Mais les journalistes, contrairement aux autres informateurs amateurs, doivent toujours s’assurer que tout est bien fait.

Nous reconnaissons que la salle de rédaction moderne est un endroit où se réalise un travail difficile. La concurrence des médias fait que l’information circule à une vitesse vertigineuse.

Il y a peu de temps pour vérifier les faits et les images ou corroborer des informations.

Il n’y a pratiquement pas d’espace pour des discussions décontractées sur l’éthique du journalisme.

Mais même lorsque le temps est compté, les journalistes doivent faire une pause et prendre un moment pour juger de l’impact potentiel d’un contenu offensant et incendiaire.

Pourquoi ? Parce que les dangers du discours de haine dans le journalisme sont bien réels et connus. Dans de nombreuses régions du monde, ils ont eu des conséquences tragiques.

En Afrique, par exemple, certains journalistes ont joué un rôle déplorable dans des conflits régionaux. Dans certains cas extrêmes – au Rwanda et au Kenya, par exemple – ils ont contribué à des actes d’une violence mortelle entre les communautés ethniques.

Chaque fois que les médias sont manipulés par des politiciens et d’autres personnes pour défendre un pays, une culture, une religion ou une race, ils ont le potentiel de faire du mal.

Même les meilleurs journalistes peuvent parfois, par inadvertance, faire des dégâts lorsqu’ils rapportent des histoires controversées hors de leur contexte.

Un manquement aux principes rédactionnels et une mauvaise compréhension de l’impact potentiel des mots et des images peuvent conduire à des actes de journalisme qui encouragent la haine et la violence.

Le dilemme est celui-ci : on a d’une part certains journalistes comprenant qu’ils ont le devoir de dire la vérité et de rapporter ce qui est dit et qui le dit, mais d’autre part ils échouent souvent à mettre cette responsabilité en balance avec un autre principe cardinal largement reconnu du journalisme, qui est de minimiser les dommages.

Souvent, il est difficile de juger exactement ce qui constitue un discours de haine. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de définition internationale acceptée par tous et les niveaux de tolérance de la parole varient considérablement d’un pays à l’autre.

Pour trouver une voie responsable, les journalistes doivent prendre en considération le contexte plus large dans lequel les gens s’expriment. Ils doivent se concentrer non seulement sur ce qui est dit, mais aussi sur ce qui est voulu, sur ce qui est recherché par les locuteurs.

Concrètement, il s’agit de savoir si la parole suspectée d’être un discours de haine vise à faire du mal aux autres, en particulier aux moments où il y a menace de violence immédiate dans le contexte.

Il faut signaler qu’il y a certaines questions à poser lors de la collecte, de la préparation et de la diffusion de nouvelles et d’informations. Ces questions aideront les journalistes à placer ce qui est dit et qui le dit dans un contexte éthique.

Le Réseau du Journalisme Ethique a développé quelques conseils sur base des normes internationales pour le journalisme en contexte. Je vais les partager avec vous.

Premier conseil en rapport avec la position ou le statut de l’orateur

Il arrive parfois que les journalistes soient accusés de discours de haine. En effet, certains commentateurs se livrent volontiers à des propos provocateurs et abusifs.

Mais nous savons aussi que dans la grande majorité des cas, les journalistes et les médias ne sont coupables que de rapporter les propos incendiaires des autres.

En fait, les journalistes et les médias sont régulièrement piégés par des politiciens et des dirigeants communautaires sans scrupules. Les politiciens sont souvent des utilisateurs habiles des médias.

Ils attisent les disputes et la discorde pour appuyer leurs propres préjugés et leurs opinions sectaires et comptent sur les médias pour couvrir leurs affirmations et opinions sensationnelles, aussi incendiaires soient-elles.

Cependant, les journalistes et les éditeurs doivent comprendre que ce n’est pas parce que quelqu’un dit quelque chose de scandaleux que cela en fait une nouvelle. Les journalistes doivent examiner le contexte dans lequel cela est dit ainsi que le statut et la réputation de celui qui le dit.

Un politicien qui manipule le public et l’incite à la violence ne devrait pas bénéficier d’une couverture médiatique. Les journalistes ne devraient pas lui offrir l’opportunité de créer un climat négatif en tenant des propos haineux.

De même, lorsque des personnes qui ne sont pas des personnalités publiques s’engagent dans des discours de haine, il peut être sage de les ignorer complètement. Surtout lorsqu’ils font des menaces provocatrices.

Ainsi donc, les journalistes doivent scruter les orateurs et analyser leurs paroles, examiner leurs faits et affirmations, et juger avec soin l’intention et l’impact de leurs discours. 

La liberté d’expression est un droit pour tous, y compris pour les politiciens et les personnalités publiques, et il incombe au journaliste de veiller à ce que chacun ait son mot à dire.

Mais cela ne signifie pas accorder une licence pour répandre des commérages malveillants ou encourager l’hostilité et la violence contre un groupe particulier.

Lorsque les gens répandent des paroles haineuses, humiliantes ou incendiaires, le bon journalisme devrait être là pour user de ses filtres.

Deuxième conseil en rapport avec la portée du discours

Une conversation privée dans un lieu public peut inclure les opinions les plus incendiaires sans faire de mal et sans violer nécessairement le critère du discours de haine. Mais cela change si le discours est diffusé par les médias grand public ou Internet.

Les journalistes doivent donc également tenir compte de la fréquence et de l’étendue de la communication. Ils doivent se demander s’il s’agit d’invectives haineuses momentanées, ou si elles sont répétées délibérément et continuellement.

En effet, la répétition est un indicateur utile d’une stratégie délibérée visant à engendrer l’hostilité envers les autres, qu’elle soit fondée sur une discrimination ethnique, raciale, religieuse ou autre.

Troisième conseil en rapport avec les objectifs du discours

Normalement, des journalistes qui respectent l’éthique et les rédacteurs bien informés sont en mesure d’identifier rapidement si le discours vise délibérément à attaquer ou à réduire les droits humains d’individus et de groupes.

Ils doivent également savoir si un tel discours est passible de sanctions pénales ou autres. Cela signifie que les journalistes doivent à tout moment être conscients des risques lorsqu’ils décident de publier une information.

Ainsi, dans le cadre du processus d’un reportage, les journalistes et les éditeurs ont la responsabilité particulière de placer le discours dans son contexte approprié – de divulguer et de rapporter les objectifs de l’orateur.

Un reportage attentif et éthique aide toujours les gens à mieux comprendre le contexte dans lequel le discours est prononcé.

Les questions clés à se poser sont celles-ci :

*      Quels sont les avantages pour l’orateur et les intérêts qu’il représente?

*      Qui sont les victimes du discours et quel est l’impact sur eux, à la fois en tant qu’individus et au sein de leur communauté ?

Quatrième conseil en rapport avec le contenu et la forme du discours

Les journalistes doivent juger si le discours est provocateur et direct, sous quelle forme il est prononcé et dans quel style il est prononcé. Il y a une grande différence entre quelqu’un qui parle au sein d’un petit groupe et un discours prononcé dans un lieu public, devant un public surexcité.

Beaucoup de gens ont des idées et des opinions offensantes. Les mots et les images qu’ils utilisent peuvent être dévastateurs s’ils incitent les autres à la violence.

Alors les journalistes doivent se demander :

*      Ce discours est-il dangereux ?

*      Cette expression est-elle dangereuse ?

*      Cela pourrait-il entraîner des poursuites en vertu de la loi?

*      Ce discours incitera-t-il à la violence ou favorisera-t-il une intensification de la haine envers les autres ?

Si un locuteur utilise un discours qui pourrait lui causer des ennuis avec la police, les journalistes doivent se méfier – eux aussi pourraient se retrouver face à des poursuites pour l’avoir cité.

Cinquième point en rapport avec le climat économique, social et politique

Vous remarquerez que les discours dangereux ou controversés surviennent particulièrement lorsque les temps sont durs, lorsque les tensions sociales sont aiguës et lorsque les politiciens sont en guerre les uns contre les autres.

Les journalistes doivent tenir compte de l’atmosphère publique au moment où le discours est prononcé. Par exemple, la chaleur d’une campagne électorale, lorsque les groupes politiques s’affrontent et se bousculent pour attirer l’attention du public, sert souvent de toile de fond à des commentaires incendiaires. Les journalistes doivent juger si l’expression est juste, factuelle et raisonnable dans ces circonstances.

Lorsque vous avez des doutes quant à la citation directe d’un discours haineux, il peut être utile de signaler que des commentaires insultants ont été tenus, sans répéter les termes exacts du discours de haine ou de l’insulte.

Avant tout, les journalistes doivent être prudents. Ils doivent reconnaître le contexte, y compris lorsqu’il existe des schémas de discrimination à l’encontre de groupes ethniques et autres, y compris les communautés allogènes ou les minorités. Ces dernières sont souvent victimes d’un ciblage particulier.

Un débat académique sur la migration tenu dans le contexte de la discussion de recherches et de résultats controversés peut être relativement inoffensif ou neutre.

Mais le même débat peut devenir dangereux s’il se déroule dans le contexte de conditions locales et spécifiques, là où les gens sont incertains et anxieux quant à leur sécurité et à leur avenir.

Il est important alors que les journalistes se demandent :

*      Quel en est l’impact sur les personnes directement concernées par le discours ?

*      Sont-ils capables d’absorber la parole dans des conditions de sécurité relative ?

*      Cette expression est-elle conçue ou destinée à aggraver ou à améliorer les choses ?

*      Qui est affecté négativement par l’expression ?

Un mot sur le journalisme sensible au conflit

Il y a quelques instants, j’ai dit que les discours dangereux interviennent lorsque les temps sont durs, lorsqu’il y a des tensions. Ils interviennent également en temps de conflit violent.

Le reportage sur un conflit violent peut être la mission la plus périlleuse pour un journaliste. Les reporters qui ne savent pas faire l’analyse des causes des conflits peuvent également créer des risques pour les victimes de conflits et peuvent même aggraver les conflits.

Pour cette raison, il est essentiel que les journalistes abordent leur travail avec un état d’esprit de « ne pas nuire« , grâce à une démarche qualifiée d’approche sensible au conflit.

Dans des situations de conflit, le rôle des médias est essentiel pour fournir au public des informations complètes, fiables et non partisanes. Les approches et méthodes du journalisme sensible au conflit permet justement aux médias de fournir au public plus d’informations complètes, neutres et exactes sur les conflits.

Les conflits violents sont des contextes difficiles, où des histoires horribles affectent des personnes réelles et suscitent des émotions extrêmes.

Comment un journalisme peut-il couvrir ce genre de situations sans trahir ses principes professionnels et éthiques ?

Dans un premier temps il doit strictement observer les normes les plus essentielles du journalisme telles que l’exactitude, l’impartialité, l’équité et l’équilibre. En effet, un bon journalisme doit être précis, impartial, équilibré et responsable afin d’être considéré comme fiable.

Le journalisme sensible aux conflits permet justement aux journalistes de couvrir les conflits professionnellement sans mettre de l’huile sur le feu. Il peut arriver que des journalistes soient utilisés pour aggraver un conflit.

Le journalisme sensible au conflit signifie que vous devez rapporter les nouvelles en profondeur, en couvrant tous les côtés et en permettant à toutes les personnes impliquées d’évoquer toutes les questions liées au conflit.

Pour Ross Howard qui a écrit sur les responsabilités des journalistes qui réalisent le reportage des conflits, celles-ci comprennent :

*      l’obligation de comprendre les conflits grâce à l’analyse de leurs contextes

*      l’obligation de recourir à des déclarations équitablement

*      l’obligation de signaler les antécédents et les causes des conflits

*      l’obligation de présenter le côté humain

*      l’obligation de rendre compte des efforts de paix

*      le devoir de reconnaître l’influence des journalistes

Pour terminer et conclure, je voudrais vous inviter à considérer mon intervention dans ce forum comme un appel à agir. Il s’agit d’une grande opportunité pour les écoles de journalisme et leurs étudiants, pour les formateurs et les personnes qui participent aux formations en matière de médias, de renforcer l’engagement à se pencher davantage sur les questions liées à la responsabilité des journalistes face au discours de haine.

Je vous remercie pour votre attention.

*L’orateur Nawezi Karl Joseph a enseigné le journalisme à l’I. S. T. I. devenu IFASIC de 1979 jusqu’en 2004. En même temps Il a travaillé comme journaliste et il a dirigé la création et la gestion des journaux tels que Le Passeport africain, La Semaine, Temps Nouveaux ou La Libre Expression. Il a également piloté le remodelage du journal La Nation en Chantier. Entre 1996 et à 2017, il a exercé en permanence des fonctions de gestionnaire senior de programme dans le domaine humanitaire, essentiellement au sein de Médecins Sans Frontières dont il est devenu Chef de Mission dans une dizaine de pays. Depuis 2017, il offre ses services en qualité de Consultant Formateur en Communication stratégique, en plaidoyer, en Media training et en monitoring des médias. C’est dans ce cadre qu’il a animé des ateliers de formation pour le compte de l’organisation américaine International Republican Institute aussi bien en RDC qu’à l’étranger. Actuellement il collabore avec l’ONG Pole Institute qui est en train de mettre en place un projet d’éducation civique, de prévention et de résolution des conflits dans les provinces du Haut-Katanga et du Lualaba.

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